La dernière grande exposition française consacrée au célèbre peintre britannique Lucian Freud – né en 1922 à Berlin – avait eu lieu au Centre Pompidou en 1987 ! Cela faisait donc près de vingts-cinq ans que le monstre sacré de la peinture contemporaine n’avait pas eu d’exposition digne de ce nom en France.
Depuis le 10 Mars, c’est chose faite. La rétrospective Lucian Freud, L’atelier (10.03.10-19.07.10) regroupe près d’une cinquantaine de toiles de grands formats couvrant essentiellement sa période de maturité : les années 70-90. Le tout dans un bel espace de plus de 900 m2. Certaines des peintures présentées sont des œuvres majeures du peintre – voire des chef d’œuvres – et la plupart d’entre elles proviennent de collections particulières. Cela n’a rien d’étonnant puisque Lucian Freud est l’un des artistes vivants les plus cotés. Son saisissant nu intitulé Benefits Supervisor Sleeping (1995) – présent dans la dernière salle de l’exposition – s’est vendue aux enchères pour près de 34 millions de dollars par Christie’s en 2008.
L’exposition est divisée en quatre parties, à la fois chronologiques et thématiques, autour du thème de l’atelier : Intérieur-Extérieur, Réflexion, Reprises et Comme la chair.
Dans la première salle, les peintures de Lucian Freud – portraits et paysages – jouent constamment et subtilement entre Intérieur et Extérieur. Les portraits sont réalisés au sein même de l’atelier, lieu clos où l’artiste à une maîtrise totale de la mise en scène et de la lumière. Les paysages extérieurs – urbains et/ou naturels – qui entourent l’atelier du peintre sont tous vus depuis la fenêtre. Le spectateur y découvre une cours jonchée d’ordures : Wasteground with houses, Paddington (1970-72), une vue de la Factory in north London (1972) ainsi que le magnifique jardin du peintre : Painter’s garden (2003). Certains tableaux comme le double-portrait Two Irishmen in W11 (1984-85) allie à merveille la notion d’intimité – par le portrait et l’atelier – et l’ouverture vers l’extérieur visible depuis l’encadrement de la fenêtre.
La deuxième pièce, Réflexion, rassemble un nombre important d’autoportraits vraiment surprenants. Lucian Freud y peint son propre corps et son visage de la même manière que celui de ses modèles : sans idéalisation ni glorification. Le regard qu’il porte sur lui-même est sans concession.
Reflection with Two Children (1965) – qui se trouve sur l’affiche de l’exposition – , est le plus célèbre d’entre eux. Lucian Freud trouble le spectateur, en brouillant les pistes de la représentation spatiale en utilisant un miroir posé au sol. Il se représente en contre plongé et surplombe le spectateur de façon – un peu trop – majestueuse et imposante, même si l’ajout de deux enfants en bas à gauche du tableau, à une échelle plus petite, tempère le caractère imposant de l’artiste.
L’autoportrait qui m’a le plus touché et que je trouve le plus novateur est Painter Working, Reflection (1993). Il me semble repousser les limites de la beauté, de la pudeur et de la mise en valeur de soi, au même titre que les derniers autoportraits de Pablo Picasso Autoportrait, tête (30 juin 1972) et Autoportrait (28 juin-4 juillet 1972). Freud s’y représente de manière très théâtrale, nu et en pied – fait rare dans l’histoire de l’autoportrait – , une palette dans la main droite, un couteau de peinture dans l’autre et ayant pour seul vêtement de vieilles chaussures sans lacets comme si il s’apprêtait à livrer un combat. Il est à la fois héroïque de par sa position, fragile par sa nudité et les outils qu’il utilise. De plus, le format vertical, le regard et l’attitude du peintre en action – il se peint en train de peindre dans son atelier – , transforment véritablement le tableau en miroir.
Ces considérations symboliques, se voient renforcés par la technique du peintre : une pâte épaisse, des coups de brosses dures et des tons éteints, presque ternes. Lorsque l’on se rapproche de la toile cité ci-dessus, on s’aperçoit que le visage de Lucian Freud semble recouvert d’une croute épaisse et sale, comme s’il s’agissait de pustules ou de tumeurs. Sa peau à d’ailleurs la même texture que le parquet de la pièce l’entourant. L’artiste a conscience du temps qui passe et des ravages de celui-ci sur son corps. Avec la peinture, Lucian Freud souhaite être au plus près de la réalité sans fioritures ni tape à l’œil. Cette volonté de pureté se manifeste davantage dans ses derniers autoportraits par l’utilisation d’une pâte très épaisse qui devient, avec le temps, de plus en plus féroce et proche de l’animalité. Lucian Freud peint avec une économie de moyen en utilisant essentiellement des tons bruns, gris et blancs, qu’il s’agisse de peindre les murs et objets de son atelier, un visage, un corps nu ou le pelage de son chien. Même les plantes vertes sont souvent plus brunes et mortes que verdoyantes. Son regard est sans concession, sa touche est vive, expressive, réaliste et surtout épaissie depuis qu’il peint avec des brosses aux poils durs et élastiques. Les corps sont marqués, rougi part les poses interminables, las, épuisés et affaissés.
Dans la salle des Reprises, toutes les toiles sont loin d’être sensationnelles. Lorsque Lucian Freud s’inspire de Chardin, ses dessins et tableaux sont plus classiques et proche de la commande. Seul la toile After Cézanne (2000) est remarquable. Avec ce tableau monumental, Freud prend de grandes libertés tout en gardant la composition initiale – trois personnages et une chaise – et dépasse le « maître ancien » tout comme Turner a pu le faire en son temps.
Les modèles de Lucian Freud sont souvent des parents, des ami(e)s ou des proches du peintre. Il peut mettre entre une à deux années avant de finir un tableau et les modèles doivent poser une à deux fois par semaine. Il existe donc un réel lien et une intimité qui se crée entre le peintre et son modèle. Freud ne fait que très rarement appel à des modèles professionnels. La dernière salle, Comme la chair, rassemble les fameux portraits nus des années 1990-2000, dont les modèles – professionnels – ne sont autres que le célèbre performer Leigh Bowery où sa muse Big Sue. Malheureusement, les poses sont ici beaucoup plus académiques et attendues – surtout celles de l’homme – que sur les toiles précédentes.
Lucian Freud. L’atelier, se ponctue par un court-métrage et une série de photographies réalisées par David Dawson qui valent la peine que l’on s’attarde quelques minutes de plus à Beaubourg. Une exposition historique à ne rater sous aucun prétexte !
Lucian Freud, L’atelier à voir au Centre Pompidou jusqu’au 19.07.10








