[Musique] Le meilleur de 2011

Bien que peu d’albums sortent passé novembre, décembre est peut-être ma période de consommation musicale favorite: on épluche les classements et autre listes à la recherche des perles qui nous auraient échappées, on recoupe tout, on redécouvre… Mais c’est un peu comme avec Noël, quand tout le monde achète son sapin et installe ses décorations bien avant l’heure parce qu’on est tous très excités et qu’ainsi, tout peut-être remballé dès le 26 décembre pour vite passer à autre chose. Chez Pocket Welt, on a pris un tout petit peu plus de temps pour vous concocter la liste de nos coups de coeurs de l’année – avec en bonus quelques albums à venir qui devraient vous faire saliver.

Avec sa dégaine d’ours bien léché, on donnerait à monsieur Bill Orcutt le bon Dieu sans confession si ce n’était pour la violence quasi-démoniaque dont il fait preuve à l’encontre de sa pauvre guitare qui, elle, n’a rien demandé. Nous, on en redemande et il faut croire que Editions Mego aussi puisqu’après avoir réédité sur compact disc A New Pay to Pay Old Debts en début d’année, le label autrichien de Peter Rehberg (KTL, Fenn O’Berg, MIMEO…) a remis le couvert avec le presque aussi excellent How the Thing Sings. Les bizarreries commencent avec la pochette – entre hommage à Stevie Ray Vaughan et real-life trolling (j’aimerais voir la tête des fans de Vaughan pensant acquérir une rareté de leur idole) – et se poursuivent au gré des assauts de guitare improvisés d’une jouissance viscérale. En déconstruisant le blues, Bill Orcutt semble vouloir en retrouver les racines; juste une guitare, et un type qui a vendu son âme au diable.

Pour commencer attardons-nous quelques instants sur PAN, l’excellent label sur lequel est sorti Intersex. Non contents d’être à l’origine de quelques unes des pochettes les plus inventives de l’année (voir un article à ce sujet sur Resident Advisor), les berlinois on le nez fin et un certain goût pour la prise de risque; entre le free-jazz d’André Vida, l’improvisation libre d’Eli Keszler ou encore les collages sonores de Ghédélia Tazartès, on ne compte plus les albums de qualités sortis chez PAN cette année. Intersex, signé par Steven Warwick (Birds of Delay) sous le pseudonyme de Heatsick, est quant à lui un disque de quatre pistes plutôt intrigant dans sa façon d’osciller entre fièvre dancefloor et musique concrète. Mais surtout, il contient contre toute attente l’un des morceaux les plus groovy de 2011, le bien nommé Ice Cream on Concrete qui s’étend sur quelques 13 minutes de transe électronique.

Entre un nouvel album sous le pseudonyme de The Caretaker, la série d’EPs Intrigue & Stuff et cet Eager to Tear Apart the Stars, 2011 fut une année relativement prolifique pour Leyland Kirby – et cela risque de continuer puisque vient tout juste de sortir Patience (After Sebald), bande originale du dernier film de Grant Gee. De prime abord sec et glacial, l’ambient mélancolique de Eager to Tear Apart the Stars semble habitée par des fantômes étrangement familiers dont la présence une fois le premier frisson passé deviendrait presque réconfortante. Telle une bouteille à la mer fraichement ouverte, usée et fragile, il semble être le véhicule des réminiscences d’un passé enfoui que l’on (re)découvre avec fascination.

On reste dans un climat similaire avec Owl Splinters, qui marqua en début d’année le retour du duo norvégien Erik K. Skodvin et Otto Totland – alias Deaf Center – après le sublime Pale Ravine en 2005. Depuis la sortie de ce dernier, les deux comparses ont tracé leur propre chemin avec pour le premier le projet dark ambient Svarte Greiner et pour l’autre, la musique aux accents néo-classiques de Nest; l’influence du style de chacun est par conséquent nettement plus manifeste sur cet album qu’elle ne l’était sur son prédécesseur. Bien que le piano funeste d’Otto Totland semble parfois un peu envahissant, les nappes de Skodvin donnent au tout une atmosphère infiniment menaçante qui nous attire irrésistiblement vers le fond du gouffre jusqu’aux dernières notes de Hunted Twice. Sombre voyage que ce Owl Splinters.

En règle générale, le hip-hop à tendance à ne pas très bien vieillir passé la quarantaine. Il existe bien entendu une pleiade de contre-exemples, mais peu sont aussi spectaculaires que la réinvention entreprise par Ishmael Butler des Digable Planets avec le projet Shabazz Palaces. Entre esthétique afro-futuriste, instrus denses et MCing affuté, Black Up rempli à merveille son contrat d’ovni musical et tire son épingle du jeu alors que le hip-hop est en pleine rejuvénation au propre comme au figuré. Et s’il vous en prenait l’envie d’acquérir l’une (CD) ou l’autre (vinyle) version de Black Up, sachez qu’un grand soin a été apporté à la confection de l’objet – je n’en dirai pas plus, je vous laisse la surprise.

Enregistré par Graham Lambkin depuis le siège passager d’une Honda Civic (sa femme au volant et les enfants à l’arrière) en route vers une destination mystérieuse, l’aventureux Amateur Doubles est une superbe mise en abîme sonore qui nous donne à réfléchir sur l’acte même d’écouter. En effet, chacune des faces du disque donne la part belle à un album d’électro-prog française glissé dans le lecteur CD de la voiture – respectivement, Pôle de Besombes-Rizet (1975) et 3000 Miles Away de Philippe Grancher (1977) – alors que Lambkin s’adonne à d’obscurs bidouillages. Le résultat, entrecoupé par les bavardages des enfants, le bruit du moteur tantôt imperceptible, tantôt omniprésent, est aussi menaçant qu’il est volatile. Sorti discrètement chez KYE en décembre, Amateur Doubles est certainement le field recording le plus passionnant de l’année aux côtés de El Tren Fantasma de Chris Watson.

Côté bass music, on n’a pas fait mieux en 2011 que les deux EPs (ou sont-ce des albums? On n’en sait trop rien.) Passed Me By et We Stay Together, réunis en fin d’année dans une unique édition chez Modern Love. Empreinte de dub et de dark ambient, la techno d’Andy Stott est un profond marais aux contours troubles dans lequel on s’embourbe avec plaisir pour en ressortir au bord de l’asphyxie, éprouvé mais ravi. Andy Stott a avoué avoir été très influencé lors de l’enregistrement par Splazsh d’Actress, ce même Actress qui devrait nous pondre Ghettoville en 2012; s’ils continuent tous deux à la même cadence, on sait déjà quels seront les meilleurs albums de musiques électroniques jusqu’en 2017. Ou pas.

Officiellement, il s’agit de deux albums bien distincts; officieusement, il est bien difficile de considérer ces deux disques séparément tant ils se complètent l’un l’autre: d’un côté, l’univers macrocosmique d’Alien Observer et de l’autre, le monde des ombres de Dream Loss. Deux satellites d’une même planète selon Liz Harris qui, pour ces albums, est quelque peu revenue à ses premières amours dronesques après un Dragging a Deer up a Hill empreint de folk lo-fi. Synthèse parfaite des mélodies de Dragging… et du bruitisme de ses débuts, A | A est une pierre brute sur laquelle la voix évanescente de Liz Harris vient se désagréger au milieu des échos de guitare et de piano dans un brouillard nebuleux dont elle seule a le secret; et bien que l’écoute s’avère parfois exigeante, il suffit d’un peu de patience pour finir immergé dans les volutes de Dream Loss et Alien Observer.

Enregistré dans une église de Reykjavik avec la précieuse assistance de Ben Frost, Ravedeath, 1972 jouit d’une palette de textures colossales qui rend chaque écoute plus captivante que la précédente. Dans un flot ininterrompu, son orgue grandiloquent et ses nappes drones forment un monolithe que seuls viennent perturber quelques bruits d’ambiance tels le son d’un moteur ou la réverbération des murs, qui confèrent à l’écoute une sensation de confinement toute particulière. La capacité de Tim Hecker à composer une musique à la fois dense et immensément expressive est probablement ce qui lui a valu d’être acclamé par tous les blogs de France et de Navarre mais ne vous méprenez pas, Ravedeath, 1972 est une oeuvre complexe qui mérite tout le bien que l’on en a dit.

« My cattle. Ts, ts. »

Je ne vais pas m’épancher sur la place que tiens Apocalypse dans la discographie fournie de Bill Callahan car je fais partie de ceux qui, avant cet album, n’avaient pas prêté une oreille suffisamment attentive à l’écriture délicate du songwriter à la voix ténébreuse. Faute avouée, à moitié pardonnée et c’est désormais non sans une certaine ébullition que je me plonge inéluctablement dans l’écoute de ce western acoustique qui dépeint les étendues sauvages du grand-ouest américain tout en name-droppant David Letterman dans le jubilatoire America. Echappée aérienne teintée de jazz, Apocalypse est un disque à l’écart du temps qui éveille chez l’auditeur un sentiment de liberté aussi fugace et chétif qu’une rosée matinale que l’on imagine poindre entre les lignes de One Fine Morning. « The mountains bowed down like a ballet in the morning sun » Callahan fredonne, impassible, tout en chevauchant sa monture à la rencontre de son apocalypse. Et on tient là l’album de l’année.


St. Vincent | Strange Mercy (4AD)

V/A | Thai? Dai! The Heavier Side of the Luk Thung Underground (Finders Keepers)

Death Grips | Exmilitary (Third Worlds)

Julia Holter | Tragedy (Leaving Records)

Steve Hauschildt | Tragedy & Geometry (Kranky)

Tyler, The Creator | Goblin (XL)

Grasshopper | Goodnight Sweet Prince (Baked Tapes)

Giles Corey | Giles Corey (Enemies List)

Thomas Mery | Les Couleurs, Les Ombres (Own)

Cyclo | Id (Raster-Noton)

On vous en a déjà parlé ci-dessus, le nouvel Actress à sortir chez Werk devrait faire mal // Après l’excellent Teen Dream, le duo de Baltimore Beach House devrait dévoiler son quatrième album // Earl aura 18 ans dans quelques mois et on attend bien sur avec impatience qu’il resurface après son séjour forcé dans les îles Samoa. Et son acolyte Tyler, The Creator saura t’il confirmer ses talents avec Wolf, prévu pour le mois de mai ? // Le crooner passé ermite D’Angelo devrait faire son grand retour en 2012, 12 ans après Voodoo // Non pas un mais deux albums de Mount Eerie sont prévus pour cette année // La californienne Julia Holter a déjà un nouvel album dans les cartons, ça s’appelle Ekstasis et ça sort en mars chez Rvng // On verra bien si Azealia Banks confirme le buzz de 212 avec Broke With Expensive Taste // On espère que Cancer For Cure, le premier véritable album de El-P depuis I’ll Sleep When You’re Dead en 2007, ne se fera pas trop attendre // Si l’on se fie aux extraits dévoilés, l’album Numbers de Mellowhype devrait être plus que solide // Après le très beau Hotel Monterey sortie cette année, nous sommes impatients de pouvoir (ré)écouter sur galette la création A Rebours du duo parisien Minizza // Et, si possible, plein d’autres surprises…

Et sinon, vous… quelles sont vos sorties les plus attendues?

Un Trackback

  1. [...] l’évoquais dans le Top Album 2011, voici donc Patience (After Sebald), bande originale du film homonyme signé Grant Gee. Sous le nom [...]

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