Chassol & Le Cabaret Contemporain (Music For 18 Musicians – Steve Reich) @ La Machine du Moulin Rouge [Paris] – 10.05.2012

« Steve Reich, un des grands fondateurs de la techno ? » posait d’emblée la description de l’évènement sur le site de La Machine du Moulin Rouge. Et d’oser une réponse : « C’est probable ». Sauf que… non, c’est faux. Complètement. Mais comme quoi, les erreurs sont parfois nécessaires.

Non, Steve Reich n’a pas inventé la techno, ni même inspiré ses inventeurs. Demandez à Juan Atkins s’il écoutait du Reich, la réponse risque d’être un lapidaire « who? ». Le courant du minimalisme répétitif américain n’est en rien précurseur de la techno, cette dernière trouvant sa source dans l’ascenseur de DetroitKraftwerk et Funkadelic se sont retrouvés coincés, pour reprendre le bon mot de Derrick May. C’est un fait, historique et indiscutable puisqu’établi par les pionniers de la techno eux-mêmes. Toute tentative de pseudo légitimation de celle-ci en lui cherchant d’inexistantes sources dans les musiques « savantes » n’est donc dès lors qu’une élucubration faussement intellectuelle. Qu’est-ce que qui rendait donc cette soirée à La Machine si excitante ?

Steve ReichCar oui, l’idée du Cabaret Contemporain, collectif de francs-tireurs qui convoque aussi bien Ligeti qu’I:Cube à ses évènements, de faire jouer Music For 18 Musicians (1976) dans un lieu habituellement enclin à la débauche et aux « boums-boums » continuels, ça avait de quoi intriguer. Après Laurent Garnier à Pleyel, inversons les données du problème et sortons Reich du même Pleyel pour l’amener à La Machine. L’argument amené par cette dernière (Reich en grand-père de la techno) est erroné ? Mais les erreurs sont parfois nécessaires disions-nous… Les programmateurs auront eu un flair bien plus affuté en invitant Christophe Chassol pour la première partie, tant son travail d’« harmonisation du monde » à partir de samples audio (et vidéo !) est l’équivalent pop des Different Trains et City Life de Steve Reich. L’adjonction d’un batteur et l’heureuse interaction qui en découla fit du passage de Chassol sur scène, basé sur les images de son film Nola Chérie, un moment proprement magique, envoutant par les boucles de la vidéo et la musicalisation en live de ces images.

Ce n’est donc pas du côté de la techno qu’il faut entendre une influence du minimalisme « savant » sur la pop. Mais alors, pourquoi cette phrase d’accroche tapageuse et erronée sur le site de La Machine ? Fâcheuse publicité ? Tant pis, tant mieux, tant que ça fonctionne, car c’est l’objectif qui est ainsi mis en évidence : faire danser. Si minimalisme répétitif savant et techno n’ont pas ni de sources communes ni les mêmes esthétiques, il faut bien admettre qu’on y trouve une coïncidence dans la recherche d’un certain état second par la domination de la musique sur le corps et l’esprit. La techno veut dominer le corps à coups de bpm, et on peut être en droit de se demander si Reich ne cherche pas lui-même un certain état de transe dans ses répétitions obstinées. On sait qu’il s’intéressa aux musiques des cultures extra-européennes, notamment africaines, l’hypothèse est donc tentante.

La pulsation de Reich n’a donc rien de commun avec le kick techno, si ce n’est ce point essentiel : l’objectif transe. Et de la transe à la danse, il n’y a qu’un pas. La pulsation de Reich n’est pas pensée pour être dansée, mais ça marche. Ainsi ce 10 mai 2012, le public de La Machine ne s’y attendait pas spécifiquement, mais a franchi ce pas de (la) danse, le caractère club du lieu aidant, doublé d’une chorégraphie amenée par une compagnie de danse, qui a fini par rendre au dancefloor sa fonction première. On regrettera peut-être le côté « tout le monde en même temps », tantôt club med tantôt militaire… mais, et c’est le plus important : l’amusement y était. Et ce qui était nécessaire est désormais mis en évidence : il faut sortir la musique « savante » de sa maison. Boulez disait « brûler les maisons d’opéra ». Soyons moins violents. Mais pas moins radicaux. À quand une rave sur Le sacre du printemps et Une nuit sur le mont chauve, avec une petite Totentanz en bonus track ?

Texte rédigé par Maxence Déon

Cinéma du Réel @ Pompidou Paris – Sixième Lettre

Chère anonyme,

J’avais tout faux. Je pensais que l’image devait être belle. Je te le disais l’autre jour. Or ce n’est pas le manque de beauté qui est le plus déprimant, mais le contentement vis-à-vis de la laideur. Cet après-midi j’ai vu un film laid en révolte contre sa propre laideur, et cette révolte était d’une beauté stupéfiante. Ca s’appelait Five Broken Cameras, c’était réalisé par Emad Burnat et Guy Davidi. Après l’avoir vu, j’ai dû rejoindre une amie qui m’attendait au café du Grand Bleu, cette terrasse ombragée sur le port de la Bastille. J’ai pris un vélo, j’allais à toute allure et je pleurais. Chacun, je crois, sortant de cette salle où on diffusait Five Broken Cameras, a vécu un moment semblable, d’intense émotion qui jusque dans la rue se diffusait. C’était dans les yeux de chacun. Ce n’était pas quelque chose d’écrasant, bien au contraire. C’était terrible pourtant. Quelque chose du monde venait de se déchirer, et ça avait fait un bruit terrifiant. On venait d’entrevoir le pire en même temps que le très grand.

L’histoire était celle d’un village de Cisjordanie et de cinq caméras. Il y a des cinéastes qui ont inventé la caméra-stylo, d’autres ont pris la caméra pour une arme, Emad Burnat s’en est servie comme bouclier. Ses caméras lui ont sauvé la vie, quelques balles de tireurs israéliens venant s’y loger au lieu de lui trouer le crâne. Il aurait fallu au cinéaste des caméras plus solides peut-être. En cinq ans cinq se sont cassées. Mais le coeur tient, lui. La tête est assez dure pour se souvenir. Et le corps encore assez épais pour continuer de sortir et de filmer.

L’image est laide, alors, c’est vrai, oui, mais elle veut changer le monde. Elle est d’une laideur qui est à la hauteur de ce qui se passe à Bi’lin, village muré par les colons, où les habitants sont privés de leurs champs d’oliviers, de l’autre côté du mur. Le cinéaste a un enfant, Gibreel. Il le filme en train de grandir. D’apprendre à ne pas avoir peur. D’apprendre à lutter puisque c’est bien la lutte la seule beauté qui reste. Il est fragile, lui. Il naît ainsi. Il apprend la mort un peu tôt. Il apprend le danger. Il a la peau qui marque quand il se lave. Il a son sourire d’enfant qui se perd un peu vite. Il voit des gens disparaître. Il a les yeux noirs. C’est avec lui qu’on regarde le film, à ses côtés, entre autres. Car le film est très peuplé.

Emad Burnat filme aussi les amis. Il y a celui qui tente de raisonner un bataillon de soldats israéliens, et qui met du gel dans ses cheveux avant d’aller manifester. Il y a celui qu’on emprisonne. Il y a le père qui s’accroche à une voiture voulant emmener son fils. Il y a tous ces gens qui disparaissent, les uns après les autres, qu’on entraîne loin des leurs par décret. Le cinéaste filme la ville, la vie, ce qui se passe, des poules dans un arbre, des gens qui dansent, sa femme qui ne veut pas qu’il retourne filmer, des militaires qui entrent chez lui, et les manifestations surtout, qui rythment la vie. Cette maison qu’on construit à toute allure, de l’autre côté du mur. Tous ces passages, toutes ces attentes surveillées, pour aller voir les oliviers. Avec, au loin, sur la colline, les tours très blanches des colons.

C’est très simple, ce film. C’est un témoignage. Il n’y a rien de particulièrement intime pourtant, pas de grand secret révélé. Il n’y a rien de plus qu’un homme qui se dit que filmer est ce qu’il a de mieux à faire, depuis qu’on lui a confisqué ses oliviers. Filmer, peut-être, pour que la violence ne déferle pas, pour que les soldats se retiennent un peu, intimidés par cette mémoire en marche, tenue à bout de bras. La mémoire d’une machine, puisque celle des hommes est niée. Ca ne suffit pas, on le voit bien, d’ailleurs. La violence vient quand même. Mais la caméra avait sa place. Le cinéaste l’a trouvée.

Après cela, Bachelor Mountain de Yu Guangyi m’a paru bien pauvre. Mais pauvre par principe, lui. Pauvre pour plaire aux riches. De cette pauvreté qui fait office de rigueur, de sérieux. Five Broken Cameras est un film très pauvre peut-être, mais au moins il y a de la musique. C’est idiot, mais la musique, dans les documentaires, ce n’est pas très orthodoxe. On en entend peu. Five Broken Cameras nous en offre. Bachelor Mountain, lui, nous fait subir toutes sortes de bruits idiots et de chansons niaises, de karaokés typiquement chinois, de dialogues ineptes. Personne n’a travaillé le son de ce film. Le spectateur le subit. C’est le gage d’une certaine réalité : ne rien toucher, faire comme s’il n’y avait personne derrière la caméra, ne pas intervenir, jamais.

C’est l’histoire d’un bûcheron divorcé vivant dans un village où il n’y a qu’une femme célibataire. Il est amoureux d’elle depuis dix ans. Elle, elle n’aime que l’argent. Ce qu’on voit est indescriptible tant le regard d’un cinéaste manque. J’ai repensé à cette émission de télé-réalité, L’amour est dans le pré, où on lâchait dans des fermes isolées tenues par des hommes seuls des jeunes femmes prêtes à tenter l’aventure. C’était de ce niveau-là, en moins divertissant, plus radical, plus chic. Par exemple il y a un moment où le cinéaste demande au bûcheron la différence d’âge qu’il y a entre elle et lui. Il répond : « elle est plus jeune que moi de quinze ans », et le cinéaste ne pose aucune autre question. Il considère peut-être que cette information suffit, qu’il a fait son travail de documentariste, qu’il a révélé la grande information. Il est content. L’image est moche, les gens sont moches, les sentiments sont bas, il est content, il tient un film qui ravira tout le monde. C’est radical parce qu’il n’y a pas de musique venant accentuer le regard profondément dégradant à l’oeuvre ici. C’est techniquement sobre.

Je me suis endormi sans trop de regrets pendant la projection. Quand j’ai rouvert les yeux, le cinéaste montrait son héros, bourré, rentrer chez lui après une fête ignoble où la fille l’avait ignoré, et se déshabiller. On voyait bien son cul, sa raie. Je me suis dit : « alors le cinéma documentaire c’est ça, obtenir des personnes qu’on filme, même si ce ne sont pas des acteurs, qu’elles montrent leur cul et leur raie ? »

Ca, je crois, c’est la laideur la plus terrible. Le pire, c’est qu’on reste devant, stupéfait. On se demande jusqu’où ça va aller. Il y a tant de films qui fonctionnent sur ce principe. Jusqu’où ? Loin, loin, faisons-leur confiance, et quittons les salles de cinéma avant qu’elles ne se transforment en télé.

Quand je vois comme ça, dans une même journée, un film que je trouve minable et un autre sublime, je me demande ce que ça me ferait de ne voir que des films sublimes. Est-ce que je ne pourrais pas éviter le minable ? Est-ce que le minable est la condition, le révélateur du sublime ? Est-ce que l’abjection est ce à partir de quoi se définit la grandeur ?

Si je vais autant au cinéma, c’est aussi pour que se créent des liens insoupçonnés, des rapports étranges, qui ne fonctionnent pas sur le principe de la comparaison mais sur celui d’un déroulement. Commencer une journée par un film aussi fort, cela donne de la force pour regarder, avec des yeux vaillants, des yeux noirs d’enfant, la vulgarité du film avec lequel la journée finira.

C’est important aussi de voir de mauvais films. Quelque chose de soi vient s’y définir. S’y empoisonner et s’y définir. Mais il ne faut jamais perdre le goût du sublime. Sinon, c’est foutu, on est déjà rongé. Quelque chose du cynisme des images, qu’on a trop vues et pas assez combattues, a fait son chemin en nous et s’y est installé. Quelque chose de l’image a gagné. Voir est une lutte désarmée. C’est la beauté de certaines visions qui nous laissent entrevoir – c’est-à-dire voir entre deux aveuglements – la façon dont le monde pourrait changer. Faire du cinéma pour changer le monde, c’est le minimum, non ? Ca part d’un tout petit village opprimé, presque déjà rasé ou déserté, quelque part en Cisjordanie, et puis ça circule sur un vélo jusqu’à la Bastille. J’ai hâte de pouvoir te le montrer. Qu’on soit plusieurs à porter ça, le souvenir de ça.

Je t’embrasse fort, tu manques,
a.

Texte rédigé par Antoine Mouton

Cinéma du Réel @ Pompidou Paris – Cinquième Lettre

Chère anonyme,

Aujourd’hui j’ai vu peu de films, parce que je me suis levé tard. Je suis aussi allé chercher chez le photographe trois pellicules, que j’ai récemment retrouvées dans une boîte et que je n’avais pas fait développer. Il y avait des prises qui étaient restées invisibles, recelant des instants et des lieux : Paris, Lisbonne, Bussang, Saorge. Je ne m’en souvenais plus. C’est revenu.

J’aimais ce temps argentique entre la prise et la vue. Photographe amateur, j’aimais oublier ce que je venais de saisir. J’aimais que l’image ait cette liberté, en suspens sur la bande, de ne pas apparaître immédiatement. Et de se transformer peut-être. De se détériorer, de se perdre, de ne pas tout de suite se transmettre. Aujourd’hui est venu le culte de la prise jamais relâchée. La photographie numérique induit ce rapport-là, de prédation et de dévoration. Combien d’artistes parmi les hyènes ? La photographie argentique était plutôt une affaire d’araignées : on enroulait la mouche dans des fil(m)s, et puis on attendait.

Je me demande parfois, à cause de tous ces films que je vois, ce qu’on fait de l’image maintenant. J’ai l’impression que souvent on fait au plus vite, que les questions esthétiques ne se posent qu’après, et qu’on y répond seulement en fonction du budget, ou du temps qu’on a pour travailler avec des spécialistes. On a mis la beauté hors de portée, hors de propos. Et même l’argent n’y change rien ; chaque image semble dire : « je suis ce que je suis ». Je me souviens de films où les images essayaient d’être autres qu’elles-mêmes, d’être un peu plus en tout cas.

Je me demande qui est le plus réactionnaire des deux : moi, ou bien ces films sans grâce, sans couleur, sans le moindre voeu de beauté, qui se font sans doute contre toutes les grandes fictions bien léchées, mais qui ne font rien de mieux. Le problème n’est pas qu’elles sont léchées, le problème est dans la façon dont on les lèche, trop orthodoxe, trop conforme. Au lieu de comprendre ça et de lécher d’une autre manière, les cinéastes se sont mis à faire des films secs, non humectés. Ils disent souvent qu’ils n’ont pas pu faire autrement. Mais je n’en vois pas beaucoup qui pourraient expliquer cet « autrement » dont ils rêvaient. Dans Le dictionnaire des idées reçues, Flaubert écrit : « Illusions : affecter d’en avoir eu beaucoup ; se plaindre de ce qu’on les a perdues. »

Et quand tout le temps passé à déplorer le cinéma d’avant – qui n’était pas si bon, pourtant – s’est estompé, j’ai fini par aller voir un film. Ca s’appelait East Punk Memories, mémoires de punks hongrois, et c’était réalisé par Lucile Chaufour. Je me suis aperçu qu’en Hongrie comme ailleurs, c’est assis sur des canapés, avec derrière soi des posters d’une jeunesse glorieuse mais perdue, qu’on critique le communisme. Et c’est avec l’arsenal théorique et sentimental des illusions perdues qu’on fait les films d’après la chute du mur. Comme si toute pensée était tombée en même temps que le mur.

Je me suis demandé, aussi, si j’allais au cinéma pour voir des gens assis. Est-ce que c’est beau, quelqu’un qui parle, assis sur un canapé Ikéa, avec autour de lui des étagères pleines de disques ? Est-ce que le sujet est bon s’il est assis ? Car le film n’était composé que de plans comme ça, de gens assis, donnant leur avis sur ce qu’ils ont vécu et qu’on voyait parfois. Il y avait les images d’avant, de punks sauvages et brûlants, et il y avait les images d’aujourd’hui, de chefs de famille assis et ruminants. Est-ce eux qu’il faut montrer ? Pourquoi eux ? Qu’est-ce qu’on cherche en nous les présentant ? La nostalgie ? Elle est partout, la nostalgie. Il n’y a qu’à appuyer sur le bouton d’une télécommande, et elle sort par tous les pixels de l’écran. Est-ce que personne ne réfléchit à ce qu’il montre ?

J’étais très en colère. Même si ce moment où cet homme, regardant une photographie de lui prise vingt ans plus tôt, se prend pour quelqu’un d’autre, m’a un peu réveillé. Mais le plan était laid, l’image sans traitement, les couleurs sentaient l’abandon – comme le monde en ce moment, tu ne trouves pas ? Le monde en ce moment sent l’abandon.

Malgré tout, je suis allé voir un autre film, The vanishing spring light, de Xun Yu « Fish ». Et j’ai bien fait. En le voyant je me suis dit, un peu emphatiquement : « un cinéaste est né ». Il y a une façon de filmer qui n’appartient à personne d’autre que lui. « Fish » est son surnom, et c’est vrai que cet homme filme comme un poisson. C’est une question de fluidité, et de présence encore – mais cette fois : de présence de la caméra dans l’univers filmé.

Ca se passait dans la province du Sichuan, dans une rue dite West Street, où vivait une vieille dame qui est morte. Elle est morte pendant le film. Et la rue avec elle, qui sera reconstruite, tandis que tous les habitants seront délogés. C’est fou comme les gens prennent la forme de la partie du monde qu’ils occupent. Je dis « la forme », je devrais dire « l’esprit », peut-être. On aurait dit que la vieille mourait parce que sa rue disparaissait. Qu’elle était atteinte d’une maladie qui n’était pas propre qu’à elle, mais aussi à la ville, à la Chine, au monde, au temps. Une maladie plus vaste l’emportait. Et en même temps qu’elle mourait, ce morceau du monde s’effritait. Un homme est une mémoire ; ce film le rappelait. « Hier soir il y avait des rats partout », dit la fille le matin où sa mère est morte. Cet ultime salut des rats est la preuve de ce lien inouï qu’il y a entre l’homme et le lieu où il vit.

Quand elle est morte, ce qu’il s’est passé m’a bouleversé. La voisine était contente : elle est morte le jour de son déménagement, elle n’aura rien raté. Et lors de la veillée funèbre, on a fait la cuisine dans la rue étroite, et des poêles montaient une fumée joyeuse et légère. Je suis resté un peu dans la rue, lors de cette nuit de deuil, et j’entendais les voix de ceux qui étaient encore là, la rumeur calme, la légèreté de la mort. Quand on a emporté le corps, les quatre filles de la vieille, après plusieurs journées de flegme, se sont mises à hurler. C’était terrible d’entendre leurs cris. C’était un morceau d’elles qu’on arrachait, un morceau de leur monde. On a mis les fleurs et les orphelines dans une remorque pour suivre la procession funéraire jusqu’au village natal de la vieille. On a fait prendre à tout ce petit monde la route de nuit. Une femme, à l’arrière d’un camion, jetait des papiers sur la route. C’était le dernier plan. On ne retournerait pas dans la rue.

Je me suis souvenu de tout ce que je venais de voir, comme si le film venait d’éclore en son point final. J’ai revu cette vieille dame, qu’on traînait à la clinique à l’arrière d’un scooter, et à qui on lavait la tête entre deux bassines, une pour verser l’eau, une pour la récupérer. Les cheveux s’en allaient avec l’eau. On ferait quand même la lessive dans la bassine pleine de cheveux. Je me suis souvenu aussi de cette présence du cinéaste auprès de la mourante. Il lui faisait fumer une cigarette ; elle ne pouvait plus la tenir car ses bras étaient engourdis à force de rester allongée. Une cendre est tombée dans le lit. La vieille n’a pas bougé, ayant trop mal pour ça peut-être, mais prête, surtout, à ce que tout parte en fumée. Elle parlait sur son lit, et sa parole était trouée de silences, d’oublis peut-être. La main du cinéaste a encore traversé l’écran. C’était pour gratter le bras de la vieille, qui lui démangeait. C’était un geste de cinéma. Alors je me suis dit qu’on pouvait filmer des gens assis, couchés, n’importe, pourvu qu’on les gratte, pourvu que les mains sortent, pourvu que l’image les accompagne et ne les épingle pas comme de beaux spécimens.

Je t’embrasse et penserai à toi, et demain te dirai encore tout ce que j’ai pensé,

a.

Texte rédigé par Antoine Mouton

Cinéma du Réel @ Pompidou Paris – Première lettre

Cette semaine, il y a le festival du Cinéma du Réel. Il y a des films qui viennent du monde entier. C’est comme un voyage qu’on ferait dans sa propre ville. Il y a même parfois des films qui ont l’air de venir de nulle part. C’est ces films-là qu’on traque: ceux qui, sans origine, font un monde où migrer.

Je ne veux plus écrire systématiquement de longs textes sur les films que je vois. Je ne veux plus dire si c’est bon ou mauvais, ça ne m’intéresse plus. Je voudrais plutôt envoyer des cartes postales. Ce sera le principe des jours à venir : des cartes postales d’un festival.

Chaque soir, ivre et crevé, la peau sèche et les yeux qui piquent, j’écrirai, reclus dans ma chambre d’hôtel après avoir traversé tant de paysages, mes impressions en quelques mots, comme un touriste à sa bien-aimée restée au pays.

J’écrirai, disons, pour l’anonyme qui a laissé un commentaire sur mon site personnel. Elle dit vouloir épouser toutes mes pensées : imaginons qu’elle m’ait épousé. Imaginons qu’elle soit restée anonyme. Anonyme sera son nom. « Chère anonyme » : ainsi débuteront mes cartes postales. C’est à elle que je ramènerai, chaque soir, par quelques mots les images, et les questions que les films (ou les mondes) traversés m’auront posé.

Aussi, j’essaierai de me demander : pourquoi vais-je voir ça ? Pourquoi suis-je parti si loin, même si je suis resté chez moi ? Le touriste devait-il laisser au pays sa bien-aimée ? J’essaierai de répondre à ça : pourquoi vais-je au cinéma ?

Chère anonyme,

Tu manques, c’est sûr. Je regarde l’écran d’un côté, je pense à toi de l’autre. Toutes les images que je vois restent-elles des images parce que tu n’es pas là ? Si tu étais avec moi, que deviendraient-elles ? Et nous, que deviendrions-nous ? L’écran a-t-il des bras pour nous étreindre ? Nous ferions-nous surface parmi les surfaces ? Romance précipitée comme un bolide, ou comme une larme, parmi les documents et les paysages muets ? Déclarations d’amour venant perturber les constats sans faille d’un réel bien ciré ?

Un enfant demandait, tout à l’heure, après la projection de Four months after, pourquoi le réalisateur n’avait pas filmé des gens en train de parler. C’est vrai que les mondes qu’on traverse ici sont souvent silencieux, et peu peuplés. La présence est un événement. La parole, quant à elle, est un éclat, une brisure dans l’image, quelque chose qui se couche sur elle, qui rampe, s’étend, et l’envahit. Il faut être très fort pour faire des films avec des gens qui parlent. Combien de documentaires sont régis par leur commentaire ? Combien de fois l’image a-t-elle cédé le pouvoir à la parole ? Les films parlants mais sans parole manifestent, au-delà de leur rigueur, un état d’insoumission parfois juste et parfois poseur. L’enfant, en posant sa question, exprime un désir : que le cinéma soit aussi un lieu où penser la parole.

Dans Los Animales, de Paola Buontempo, en Argentine, j’ai vu, la nuit, dans le faisceau d’un projecteur, un éléphant translucide. On aurait dit un ver difforme. Il y avait aussi des fauves. Et beaucoup de cris mais peu de couleurs. Alors on m’a montré un taxidermiste en train de remplacer les yeux d’un oiseau mort par des boutons. On s’est mis à regarder, derrière les vitrines, les scènes animales reconstituées par un commissaire d’exposition très anthropomorphiquement inspiré. Sur les vitrines il y avait des reflets : on risquait de se voir – du coup, on ne voyait pas l’animal, on ne voyait pas comme le regard de ces boutons était faux.Au zoo comme au muséum, l’animal, mort ou vivant, est en exposition. L’homme met en scène sa présence, comme si celle-ci était impossible autrement. Il ne le laissera pas surgir. Il n’aura pas d’apparition. Il fera partie du visible ou de l’invisible, selon nos décisions. Encagé, empaillé, qu’importe : son animalité n’est pas la nôtre. Tout est sous contrôle. Le territoire nous appartient. Et, puisqu’il s’agit de cinéma : le visible est maîtrisé. Quelques cris échappent, suivis par le discours d’un guide, expliquant aux visiteurs que l’homme est lui aussi un animal, bien qu’il n’ait pas les mêmes coutumes. Cette parole est venue, dans l’image, s’immiscer comme une mauvaise foi, comme l’évidence d’un pouvoir cherchant à se dissimuler derrière la largeur de son opinion.

Quand je suis allé, grâce à Yuki Kawamura, avec Four months after, au Japon quatre mois après le tsunami, je n’ai pas eu cette même sensation. Quelque chose de la maîtrise du visible avait été abandonné. J’ai regardé la mer, j’ai regardé la terre : la limite était devenue floue. La mer entrait, la terre coulait. Le paysage paraissait écrasé. Il y avait même un pont qui ne menait nulle part. Décombres, ferrailles, couleurs plastiques : nulle part où vivre. Restent quelques machines faisant tout leur possible. A croire que ce sont elles, les survivantes. A croire que les hommes ont laissé place au travail. On entendait les machines. Ca faisait un bruit terrible. Il n’y avait pas de place pour les mots. Il n’y avait même pas vraiment de place pour l’oeil, jusqu’à ce que Yuki Kawamura nous montre une basket, appuyant sur nos têtes avec un gros plan. Une basket en gros plan, ça marche à tous les coups. On devine la vague, on devine l’enfant, on les met en rapport, et on entend déjà les cris. Qui veut émouvoir le touriste des salles obscures filme une chaussure sans rien dedans et atteint aussitôt son objectif. L’image aussi peut discourir.

Après, le voyage est devenu plus compliqué, le paysage beaucoup plus flou. Le film, de Singapour, s’appelait Snow City. Le nom de la réalisatrice a été un sujet d’amusement constant : Tan Pin Pin. Avec elle, j’ai assisté, sans trop savoir pourquoi, à l’inauguration d’un tunnel dans le réseau routier singapourien. Il y avait de la musique bête et des cotillons brillants. On a un peu marché le long du tunnel, un cocktail à la main. Il y avait des projections vidéo sur les murs incurvés. C’était terrifiant mais ça a continué. Est-ce que l’horreur suffit ?

Comme ça ne me plaisait plus, je me suis demandé à quoi ressemblerait un film d’amour aujourd’hui à Paris. Je me suis pris à rêver : on ne verrait aucun bâtiment, pas même un mur, pas un arbre, pas une route, pas une station de métro, rien. On cadrerait, très étroitement, sur les panneaux, publicitaires ou signalétiques, de sorte que rien ne dépasse. Et les deux amoureux, un peu contraints, entreraient dans le plan, tentant de s’aimer là, devant des montres géantes et des mannequins dégoulinants. Il faudrait des dialogues, peut-être. Mais les voix qui sortiraient des corps des amoureux seraient des messages publicitaires détournés. Et avec ça, il faudrait quand même les faire s’aimer. Ils ne parleraient que de la brillance de leurs cheveux, mais on y arriverait.

La rêverie s’est estompée, un autre film a commencé, un autre monde. Ca s’appelait Automne, et c’était réalisé par Dmitri Makhomet – un autre nom sur lequel plaisanter. Le programme dit que c’est un film français, mais ça se passe en Biélorussie. On y voit une vieille femme avec un fichu sur la tête aller chercher du bois vers une forêt malingre, en traînant sa charrette, après avoir soupé, seule, à sa fenêtre. Les jours passent, plus tristes les uns que les autres, dans cette confusion du triste, dans ce triste épandu, étale, avec lequel on embaume la vie, avec lequel on vit quand même. Très vite, cette grand-mère, dont le programme dit qu’elle est celle du réalisateur, est devenue la nôtre. Et mieux que ça : cette grand-mère est devenue LA grand-mère. La seule qui compte désormais. La plus totale. La plus absolue. La plus réelle. Bien qu’elle ne parle pas. Elle tire sa charrette à travers la brume, le soleil étouffe quelque part entre deux arbres, on entend le massacre des tronçonneuses, on reste un moment près d’un tas de bois – quelques brindilles et quelques bûches, pour elle, suffiront. Et, debout dans le poulailler, l’écuelle à la main, soudain, traversée par un doute peut-être, si vivement qu’on croirait qu’elle panique, la grand-mère se met à compter ses poules. Puis elle retourne au tas de bois, nous entraînant encore dans son automne, dans l’éternité de son automne, dans le grand silence que fait sa vie, dans le grand vacarme des tronçonneuses qui la cerne. En regardant le film, je me suis dit que le clair-obscur n’était pas tant le contraste entre la grâce et le chaos qu’un uniforme habillant chaque instant d’une journée. Le clair-obscur rassemble le jour et la nuit, et tous les temps, dans l’instant du plan. Alors, ce qui me semblait triste, m’a semblé courageux, finalement. Car c’est bien la présence, la grande question. C’est tenir qui compte. Tenir contre les tronçonneuses dans la forêt penchée, aller chercher du bois en tirant la charrette, et chaque jour recommencer.

Plus tard dans la journée, alors que le soir tombait, j’ai vu un film portugais, Orquestra Geraçao, de Joao Miller Guerra et Filipa Reis, dont j’avais bien aimé le précédent Li Ké Terra. Mais si Li Ké Terra racontait quelques mois de la vie de Miguel et de Ruben, Orquestra Geraçao nous invite à suivre un orchestre d’adolescents tout entier. Le film est tellement démocratique dans sa forme qu’il semble n’être qu’un pur produit de cette démocratie, un faire-valoir, une publicité pour notre-monde-où-tout-le-monde-a-sa-chance. Il y avait tant de visages que je n’ai pu m’intéresser à aucun. Le décor d’école était comme d’habitude sinistre. La parole des adolescents était bien encadrée. Et quant à la musique, elle n’était pas brillante. Mais il semblerait qu’il ne soit pas question de le dire. Ce qu’on dit, ici, est dicté. C’est l’école.

Alors, à cet enfant qui voulait savoir pourquoi on filme si peu de gens en train de parler, on pourrait répondre : « d’une part il faut se méfier de la parole, et d’autre part c’est ce que de toute façon nous allons faire après ». C’est ce que j’essaie de faire pour toi. Après les images viennent les mots, comme le prolongement d’un même langage, même s’il dissone parfois, ou s’il rechigne à prolonger ce qui a déjà trop duré. Après les mondes, les phrases – qui me conduisent vers d’autres mondes. Qui me conduisent vers toi. En fait, c’est peut-être pour toi, pour te rejoindre, que je vais au cinéma.

Pour cette première carte postale, j’ai sans doute été trop bavard. C’est que le cadre de la carte manque. Les mots ont afflué, rien ne les a endigués. Ils se concentreraient avec plus d’évidence sans doute au dos d’une image. Et ils diraient plus rapidement que je pense à toi et t’embrasse,

a.

Texte rédigé par Antoine Mouton

Résonance – Rio répond toujours

Avec le premier article du nom de Résonance, Pocket Welt démarre une série de textes qui trottait dans la tête de l’équipe depuis quelques temps déjà. Exploration alternative d’un genre musical ou d’une thématique, Résonance propose d’établir des listes de quelques albums permettant aux néophytes de découvrir un style et même pourquoi pas dévoiler quelques perles aux connaisseurs… Tel Madlib nous vous proposons un one way Flight to Brazil, pays de contrastes ou la violence des cartels dissone des douces mélodies gorgées de soleil aussi enivrantes que vénéneuses, évoluant à travers des genres aux différences aussi subtiles que la bossa-nova, le tropicália, la MPB…

« Qu’est ce ça peut bien être

Ce que l’on soupire

dans les chambres

Ce que l’on murmure

dans les poèmes et les chansons »

Ces quelques vers de Chico Buarque résument à eux seuls la musique brésilienne ; peut-être est-ce le surnom de Jango renversé par les militaires en 1964 que l’on susurre, peut-être est-ce sur le nom d’une fille d’Ipanema que l’on murmure. Je vous propose un parcours en cinq disques dans cet univers empreint d’une tristesse ensoleillée.

Nascimento & Lô Borges

Clube da Esquina

(1972)

La voix de Nascimento est le croisement improbable entre un urubu, pour son côté éthérée qui lui fait dominer le monde céleste, et un jacaranda, pour sa beauté sans égal. Tout l’art de cet Orphée noir est condensé dans ce double album mélancolique aux influences multiples (jazz, rock, bossa, soul, pop…)

Lô Borges, l’autre fondateur du club du coin de Minas Gerais, est moins connu. Pourtant son premier album solo (1972) est très bon, avec là encore une voix aérienne, aux forts accents soul et funk. Pour en convenir, jetez une oreille à la vidéo ci-dessous.

Os Novos Baianos

Acabou Chorare

(1972)

« A felicidade do pobre parece a grande ilusão do carnaval » ont chanté Antônio Carlos Jobim, Gal Costa, Vinícius et d’autres ; alors que l’illusion soit totale !

Acabou Chorare est peut-être dans la musique le disque le plus festif produit au Brésil dans les années 70. Un disque qui donne envie de taper dans la balle avec les gamins des rues de Bahia, de monter sur le grand manège japonais avec Coude-Sec, Patte-Molle, João Grande et tous les autres capitaines des sables de Jorge Amado dans un enthousiasme collectif.

Toquinho e Vinícius

O poeta e o violão

(1975)

Un enregistrement où la complicité du musicien et  du poète se ressent d’un bout à l’autre. Il consiste en de nouvelles interprétations de standards, tels que Insensatez, Garota de Ipanema, Tristeza ou encore O velho e a flor qui se trouve ici sublimée par le dépouillement de la musique.

Vinícius, est le joueur de mots, le parolier du Brésil (plus de quatre cents chansons), mais son œuvre ne peut se résumer à cela, il est aussi o poetinha, le petit poète aux vers merveilleux :

«Dans la mélancolie de tes yeux

Je sens la nuit s’incliner

Et j’entends les chants antiques

De la mer. »

João Bosco

João Bosco

(1973)

Bosco n’est pas le plus connu des musiciens du pays. Ce disque –son premier– est même très injustement oublié aujourd’hui. Pourtant quel bel album de Bossa Nova ! Sans doute paie-t-il le prix de son originalité de son chant et ses intonations rugueuses. Boi est un magnifique exemple, les intonations y sont presque brutales, le rythme retors (le ballet quasi mécanique des cordes fait place à une volupté certaine avant de reprendre sa marche), mais quelle beauté toutefois !

Antônio Carlos Jobim

Wave

(1967)

Faire une liste sur la musique brésilienne sans au moins un disque de Jobim, c’est une hérésie qui en d’autres temps aurait valu à son auteur d’être balancé du haut des chutes d’Iguaçu.

Wave est, avec la bande originale de la palme d’or 1959 (Orfeu Negro de Marcel Camus) et The Composer of Desafinado, Plays, le plus connu des disques de l’âme de la Bossa Nova. Jobim a souvent travaillé avec les jazzmen nord-américains fascinés par cette musique venue du sud. On le trouve aux côtés de Stan Getz en 1964, de Herbie Mann un an plus tard, de Sinatra en 1967 ; quoi de plus naturel pour lui alors que de créer son propre jazz ? Un jazz qui tiendrait à la fois de la bossa et du cool, un jazz qui vaut tellement plus que d’être la bande-son du premier bar lounge venu.

Liste élaborée et textes rédigés par Arnaud.