Du 8 Mai au 9 Septembre 2011, une installation inédite de Daniel Buren : « Echos, travaux in situ » est visible au sein de la Galerie 3 du Centre Pompidou-Metz. Pour l’occasion, l’équipe de Pocket Welt vous propose de revenir sur le début de carrière de l’artiste. Nous avons effectivement eu l’immense honneur d’interroger Daniel Buren sur la genèse de son parcours artistique : formation initiale, sortie du système scolaire, premiers boulots, début de carrière internationale, polémique et reconnaissance actuelle.

Pocket Welt : Quelle formation avez-vous suivie ?
Daniel Buren : J’ai fait des études Artistiques proprement dites à l’école des Métiers d’Art en section Peinture, pendant trois ans, puis aux Beaux-Arts où je ne suis pas resté, si ce n’est 8 jours, les 8 premiers.
PW : Que vous a-t-elle apporté pour la suite de votre parcours ?
D.B. : Ces études m’ont appris que d’une manière ou d’une autre c’est dans le domaine des arts visuels (de la peinture au cinéma en passant par la sculpture) que je ferai mon chemin et qu’il fallait persévérer, s’y dévouer et s’y enfoncer.
PW : Comment s’est passée votre sortie de l’école? Qu’avez-vous entrepris après ? Quels chemins avez-vous choisis ?
D.B. : Deux années avant d’entrer à l’école des métiers d’art j’ai fait une étude sur l’influence des paysages et du lieu (en l’occurrence la Provence) sur la peinture de Cézanne à Picasso, j’avais tout juste 17 ans. Puis, juste avant d’entrer à cette même école j’ai entrepris un long voyage et une étude sur les muralistes Mexicains et les rapprochements entre l’Ecole de Paris et ces fameux muralistes. Ensuite (alors que j’étais déjà aux Métiers d’Art), je suis retourné au Mexique pour tourner un film. Le cinéma était pour moi l’une des disciplines qui m’intéressait énormément à cette époque et j’hésitais sérieusement entre celle-ci et celle de la peinture. J’ai donc entrepris d’explorer des chemins différents mais tous dans le domaine des arts visuels puis petit à petit j’ai refermé des portes, jusqu’à réduire de façon drastique le domaine pictural lui-même, dans un premier temps, et de m’acheminer très, très proche du degré zéro de la peinture.
PW : Avant de pouvoir vivre de votre art, comment vous débrouilliez-vous pour gagner votre vie ? Comment conciliez-vous vos différentes activités ?
D.B. : Comme la plupart des artistes de ma génération, nous nous engagions dans cette “carrière” si on peut appeler cela de cette manière, sans avoir aucune idée sur la façon de vendre ce que nous faisions mais en sachant que le fait de vendre était une possibilité qui n’était pas offerte à tout le monde et que cette opportunité n’arriverait peut-être même jamais. Cet avenir totalement incertain du point de vue pécuniaire en faisait complètement partie et était assumé par tous ceux qui s’engageaient dans cette voie. Bien sûr, secrètement, on espérait tous pouvoir un jour vivre de notre travail, mais c’était tellement peu probable que cela ne faisait absolument pas partie des enjeux de l’aventure à son démarrage.
Il fallait donc, à moins d’être rentier, s’organiser pour pouvoir faire l’essentiel du travail qui nous passionnait et d’autre part trouver les débouchés permettant d’exercer cette passion. Tout ceci en étant convaincu que, si nous y arrivions, il n’était pas possible de vivre de son travail avant de longues années en admettant que ce soit possible. Mes parents auraient aimé que je fasse une ou deux années d’études supplémentaires afin de pouvoir briguer un poste de professeur dans un établissement quelconque. Intuitivement, je refusais obstinément un tel parcours. Rien ne me semblait plus négatif et insupportable que de gagner ma vie “à côté” de l’art sans en être un acteur c’est-à-dire sans vivre du produit de mon travail dans ce même domaine. Je me méfiais en plus de cette espèce de sécurité permettant d’obtenir (à peu de frais et peu d’efforts) des mensualités jusqu’à la fin de mes jours. J’optais donc pour la précarité et acceptais de faire tous types de travaux qui ne m’impliquaient en rien dans mon domaine réservé et personnel, le domaine des arts visuels.

Je fus donc au gré des possibilités des offres et des rencontres, gratte-papier pour des architectes, figurant dans divers films, chaque année je faisais des dizaines de vitrines (magasins, cafés …) pour la Noël, j’ai donné régulièrement des cours de Français à des étrangers, tenté de vendre des paillassons en matière plastique spécialement décorés (pas par moi!) pour des hôtels et des magasins… J’ai également travaillé dans une petite usine à Paris où se fabriquaient, en laques synthétiques, des tables colorées pour le Paquebot “France” qui allait bientôt être lancé, j’avais la responsabilité de la confection de ces tables, le tout dans un bruit assourdissant car dans le même moment l’usine découpait des tôles. Le bruit, plus que le travail lui-même pourtant astreignant rendait la journée, au bout de 8 heures, assez dure.
L’avantage de ces “petits boulots” c’est que d’une part ils me laissaient la tête particulièrement libre et ne me prenait du temps que par à-coups, laissant entre ceux-ci, assez de temps pour travailler seulement pour moi. Parmi tous ces “petit boulots”, j’ai été embauché et j’ai pu gagner un peu plus d’argent en m’astreignant à un travail quotidien dans un bureau du matin au soir. Ce travail quotidien me mangeant toute ma journée dura deux années. Il ne me restait plus que la nuit ou les week-ends pour me consacrer à mon travail.
Ces deux années furent de loin les plus pénibles à assumer. Ces divers travaux durèrent de 1965 à mi-73, année à partir de laquelle, de façon extrêmement modeste, j’ai commencé à ne vivre directement que de mon travail artistique et ce jusqu’à aujourd’hui. Situation difficile à atteindre mais qui est évidemment la meilleure possible pour tout artiste à savoir : vivre de son œuvre et non pas être obligé de faire autre chose pour subvenir à son travail d’artiste.
PW : Comment votre carrière a-t-elle démarré ?
D.B. : Ma carrière a démarré sérieusement lorsque Michel Parmentier et moi-même avons décidé de créer un groupe dès la fin de 1965. Ce groupe que l’on dénomma « Buren, Mosset, Parmenier, Toroni « d’après nos propres noms mis par ordre alphabétique, vu le jour officiellement en décembre 66 et physiquement en janvier 1967 au Salon de la Jeune Peinture.
PW : Estimez-vous avoir eu un parcours artistique classique ou plutôt atypique ?
D.B. : Je pense que mon parcours dans le contexte parisien et dans les années 60 a été plutôt classique pour un jeune artiste, jusqu’à la création de notre groupe/association où, avec l’ambition et la réalisation finalement d’un travail complètement différent de tout ce qui se faisait et se pensait dans le domaine des arts à ce moment-là, permit la création d’une œuvre totalement atypique à la suite d’un parcours également atypique.
PW : Avez-vous été obligé de faire d’importantes concessions pour que votre travail soit apprécié et reconnu ?
D.B. : Jamais.

PW : Quand et grâce à quelle œuvre avez-vous été propulsé sur le devant de la scène artistique internationale ?
D.B. : Premièrement et paradoxalement, grâce à mes travaux sur les murs de Paris (1967/68) en dehors de tout circuit artistique existant, puis, grâce à mon invitation à Prospect 68 à Düsseldorf puis, grâce à ma première exposition personnelle qui se trouva être à Milan galerie Apollinaire, puis simultanément, grâce à ma participation (puis mon exclusion: censure de l’œuvre présentée) à New York, au “VIème Guggenheim International” en janvier 71. Enfin ma première exposition personnelle dans un Musée, à Mönchengladbach (Allemagne) en janvier 71 également.
PW : Les polémiques auxquelles vous avez été confronté vous ont-elles gêné dans votre carrière ou au contraire en avez-vous tiré profit ?
D.B. : Très difficile à dire. Certaines m’ont certainement bannies à tout jamais de certains lieux ou possibilités de travailler lorsque les invitations à exposer dépendent de ceux qui me vouent une haine farouche à cause de mes critiques comme Jean-Hubert Martin en France à cause de mes réticences vis-à-vis des “Magiciens de la Terre” par exemple. D’autres se sont tournées à mon avantage et sinon auraient pu être dramatiques pour moi. Le Palais Royal et mon travail Les Deux Plateaux sont le meilleur exemple. Si cette œuvre avait dû être détruite je pense que cela aurait été un désastre pour moi. Ceci n’ayant pas eu lieu, c’est le contraire qui s’est passé. La censure de ma pièce au Guggenheim et tout ce qu’il y a eu autour a été pour moi un mini désastre. Cela m’a banni des galeries et autres expositions aux Etats-Unis pendant deux années complètes et l’œuvre ,je vous le signale, n’a toujours pas été vue à ce jour, par le public !

PW : Votre grande renommée vous permet-elle d’avoir une plus grande liberté d’action et de choix ?
D.B. : Je suis tenté de répondre : pas plus que dès mes débuts sauf que, depuis une bonne trentaine d’années j’ai beaucoup plus de propositions que pendant les dix années précédentes. Je choisis ,comme au tout début, parmi les lieux où je suis invités, ceux à qui je donne suite et ceux auxquels je dis non.
PW : Dans quelle mesure vous réalisez-vous en tant qu’être humain à travers vos œuvres ?
D.B. : Je ne sais pas dans quelle mesure exactement mais, ne faisant que mon travail du matin au soir, je pense que cela rejaillit quelque peu sur qui je suis ou plutôt sur qui je deviens. Ma façon de travailler est ma façon d’être et vice versa!

PW : Qu’est ce qui vous a poussé à écrire sur la sociologie de l’Art ? A quel public ces textes sont-ils destinés ? Que pensez-vous aujourd’hui de cette partie de votre travail qui reste assez méconnue ?
D.B. : Au risque de vous décevoir, je n’ai jamais écrit de ma vie sur la sociologie de l’art ! Mes textes qui sont de l’un à l’autre aussi bien des essais que des entretiens ou bien encore de courtes études sur d’autres artistes ou bien sur des expositions s’adressent je l’espère, à tous les publics, même si les lecteurs ne sont sans doute pas très nombreux. En tout cas ce ne sont pas des romans ni noirs, ni autobiographiques ni sociologiques. Cette partie de mon travail comme vous le dites est à la fois très différente de mes travaux exclusivement visuels (la grande majorité de mon activité) mais ni opposée ni contradictoire par rapport à tous ces travaux plastiques. Ils ne sont pas non plus indispensables à la compréhension de mes œuvres visuelles. En revanche, je pense que lire mes textes sans rien connaître ni n’avoir vu jamais de mes travaux plastiques, est tout bonnement aberrant. D’autant plus que la plupart de mes textes sont écrits à l’origine en partant d’une analyse des situations certes, mais également des travaux que je fais. Cette partie de mon travail que vous indiquez comme étant restée assez méconnue, n’a pas toujours été dans cette situation. Longtemps et internationalement, une grande partie des gens ne me connaissaient qu’à travers mes écrits. Petit à petit, heureusement, l’écart s’est comblé, puis s’est inversé.
PW : Considérez-vous que votre œuvre a contribué et contribue encore à faire évoluer l’Art Contemporain ?
D.B. : Je fais partie de la génération des artistes qui ont émergé au milieu des années 60. Comme vous le savez, cette génération très active encore aujourd’hui, est certainement l’une des deux, internationalement parlant, à avoir le plus transformé la situation de l’art dans le XXème siècle, l’autre datant du début du siècle de 1907 à 1920, pour donner une sorte de cadre temporel.
Nous avons donc tous fait bouger la situation artistique générale et certains continuent en approfondissant leurs questionnements. On peut dire qu’il y a un certain type d’art occidental avant 1965 et une approche complètement différente avec un changement dans les institutions jamais constaté avant, à partir de 1965 et ce jusqu’au tout début du XXIème siècle. De même l’art à partir des demoiselle d’Avignon de Picasso, de l’arrivée de l’art abstrait, de Duchamp n’est plus comparable avec toute l’histoire qui le précédait.
Si oui, en quoi ?
D.B. : Nous avons fait bouger les lignes et surtout l’institution muséale de façon très sensible et d’autre part sommes responsables – a contrario – de certains mouvements réactionnaires dont il n’y a aucune raison d’être spécialement fiers!
PW : Pensez-vous faire partie du monde de l’Art Contemporain qui est en vogue actuellement ? Pouvez-vous expliquer.
D.B. : Oui évidemment, même si ça ne me plaît pas forcément. Le terme “art contemporain” est aujourd’hui l’une des classifications de l’histoire de l’art, même si les termes en sont complètement ambigus voire ridicules puisque tant que l’on vit, du peintre de la place du Tertre à Jeff Koons, nous sommes tous des artistes contemporains ! Mais ce terme fait suite à ceux d’”art classique”, d’”art moderne” et autre “art baroque” ! Par ailleurs, la vogue extraordinaire pour ce qu’on appelle aujourd’hui “art contemporain” est très mauvais signe pour le dit art ! Je pense que cette acceptation telle une formule magique, en annonce de fait, la fin proche.
Propos recueillis par email le 23 janvier 2010
Pocket Welt a fait le déplacement jusqu’à Metz et vous propose un avant goût en image de l’installation « Echos, travaux in situ » de Daniel Buren. Mais ne manquez pas d’aller la parcourir par vous même, celle ci vaut le détour :











