7e Biennale d’Art Contemporain de Berlin – 2012

De la biennale nous ne dirons rien.

Car cette biennale est une mascarade. Une belle baudruche gonflée à l’intérieur d’une attention médiatique gagnée d’avance.

Voulant à tout prix faire un art politique, elle en oublie de proposer quoi que ce soit. Si ce n’est des choses déjà vues, déjà dites, bancales, amateuristes. Sans impacts, sans forces, sans élévations, sans désirs, sans directions. Sans grandeurs.

J’étouffe.

Les constructivistes russes paraissent à des années lumières et même le Godard des 70s (« Il ne faut pas faire des films politiques. Il faut faire des films politiquement »… pensez y) semble n’avoir jamais existé. S’il vous plait, rendez-les nous.

Pour être sur que vous n’alliez pas perdre temps, argent et énergie, nous vous en proposons une courte série photographique. Et si l’idée vous tente néanmoins d’aller faire un tour dans la capitale germanique focalisez vous sur le Gerhard Richter Panorama à la Neue Nationalgalerie (flute c’est déjà fermé), Art in Los Angeles 1950-1980 au Martin-Gropius-Bau, Boris Mikhailov à la Berlinische Galerie, Anthony McCall au Hamburger Bahnof ou… n’importe quoi d’autre.

The 7th Berlin Biennale takes place from April 27 to July 1, 2012

Sunny Dunes – Fetishtape

Dans les méandres du web, il arrive de faire de belles rencontres. De liens en liens, d’amis en connaissances, au détour d’un clic, internet regorge de créations et de créateurs méconnus et trop peu diffusés. Parmi ceux-ci il nous tenait à cœur de parler de Sunny Dunes.

D’ailleurs à l’époque de notre rencontre, elle se faisait encore dénommer Kira Perov… Mais que les amateurs d’art vidéo se détendent, nous n’allons pas parler ici de la femme de Bill Viola… Notre Kira Perov-Sunny Dunes à nous, nous l’avons découverte à la fin de l’année 2011 lorsqu’elle a livrée un très bel album spécialement pour le blog de Joseph Ghosn. Celui-ci se dénomme Blue Far et est disponible librement au téléchargement. Au programme ? Un album d’un peu moins d’une heure composé de 7 pistes envoutantes et minimalistes. Celles-ci ont l’audace de sonner résolument modernes en réussissant à mélanger la vague électro-drone qui a explosé depuis l’avènement de Oneohtrix Point Never à des sonorités tribales hypnotisantes. Strate par strate, couche après couche, Sunny Dunes prend le temps de construire ses tracks, toujours surprenantes, toujours versatiles, empruntant sans cesse (noise, pop, field recording, ambiant…) mais pour toujours innover. Un travail puissant mais délicat.

Si l’album n’est sorti qu’en format numérique, il ne faut pas croire pour autant qu’ici tout n’est qu’affaire de sons synthétiques. Une question qu’on est souvent à même de se poser face à cette nouvelle génération d’artiste… Pour sa part Sunny Dunes travaille tout d’abord uniquement de façon analogique avant de s’enregistrer sur ordinateur pour retravailler compositions et textures sonores. Mais elle nous déclare que l’envie de s’éloigner de plus en plus des programmes informatiques la démange afin d’obtenir une démarche plus intuitive. Une approche qu’elle concrétisera prochainement par le biais d’un de ses nouveaux projets. Un duo dénommé Deep Catalogue, aux côtés de Guillaume Eymenier (du groupe  Cats Hats Gowns sur Coriolis Sounds -l’écoute de ces deux liens est vivement recommandée !). La preview que nous avons eu la chance d’écouter nous laisse entrevoir un délicat drone-ambient aux douces sonorités extatiques. Vivement leurs premières sorties…

Mais en attendant, si il y a un autre exercice ou Sunny Dunes excelle, c’est bien celui de la composition de mixtape ! Livrant régulièrement des compil sur divers sites web et notamment chez le fort recommandable CroCnique, elle nous fait aujourd’hui l’honneur d’en composer une juste pour nous. Elle se dénomme Fetishtape, tape dans l’électronique de toute forme et laisse entrevoir tout son éclectisme. La track list puis le lien juste en dessous :

1 – Kawabata Makoto : Hosanna Mantra
2 – Inner Tube (Spencer Clark & Mark McGuire) : Hardbodies
3 – Matteo Silva : Continuum
4 – TG Gondard : The Phalanx
5 – Thomas Koner : Firn
6 – Ela Orleans : Mars Is Heaven (Part Two)
7 – NHK’Koyxeи : 11 614
8 – Raglani : Timelords
9 – Felicia Atkinson : The Sorcerer
10 – John Bender : 36a3
11 – Naomi Tani : Showa Kare Susuki
12 – Atom™ : Ein Winterabend In Der Bowman Suite
13 – Barn Owl : Dunes
14 – Matt Carlson : Victory For The Overlord
15 – Robert Turman : Flux 6

Sunny Dunes – Fetish Tape

Et un récapitulatif à des liens à visiter sans tarder  :
Sunny Dunes
Sylvia Monnier (side project de Sunny Dunes)
Le label Coriolis Sounds
Le groupe  Cats Hats Gown de Guillaume Eymenier sur son Sound Cloud (particulièrement Une Vue) et son site

(Entre)ouverture Palais de Tokyo [Paris]

Jeudi 12 avril 2012 à 18h s’ouvrait une nouvelle page de l’histoire mouvementée du Palais de Tokyo… 30 heures d’évènements non-stop pour célébrer la fin de 10 mois de travaux. 10 mois pour passer de 8 000 à 22 000m² et prétendre devenir le plus grand centre européen dédié à la création contemporaine. Espérons que ce qualificatif vaudra également pour la qualité de programmation du lieu…

Dès 2010, le chantier au sous-sol du musée avait servi d’espace d’exposition pour le meilleur ( Sophie Calle dont nous vous parlions ici même) et pour le pire (Amos Gitaï, dont nous n’avions pas voulu vous parler ici même). Et en chantier, le PdT en a toujours l’air… Murs bruts, câbles qui pendent, outils qui trainent… pour autant d’espaces à vifs et prêt à se laisser investir par une nouvelle génération d’artiste. Les plasticiens présent durant ces deux jours jouent ainsi beaucoup sur les idées de transformations, d’évolutions et de double peau, complété par de tout aussi intéressant performers et de brillants artistes sonores (soulignons les très belles œuvres Hong Kong Police Terroriste Organisation de Mathieu Larnaudie & Pierre-Yves Macé et les Auscultations de Aki Onda ). Le tout donne une œuvre quasi-totale, à vivre dans un lieu grouillant de public à l’énergie palpable. Une réussite à découvrir en images dans la suite…

Cinéma du Réel @ Pompidou Paris – Huitième Lettre

Chère anonyme,

Je vais faire bref, une vraie carte postale pour une fois, qui partira en même temps que moi pour te rejoindre. Demain, je te revois.

Cet après-midi il y avait Beppie, un film de 1965, réalisé par Johan van der Keuken, sur une gamine de son quartier, à Amsterdam. J’ai pensé à toi en la voyant. Je me suis demandé si enfant tu ne lui avais pas un peu ressemblé. La terreur que tu as dû être lorsqu’on te demandait de réciter tes tables de multiplication! Je t’entends encore crier « 5×5=25″ quand je te regarde. Pourquoi ce portrait a-t-il traversé le temps ? Ce n’est pas un moment décisif, ça n’a pas d’importance, il n’y a pas de guerre ni de drame, c’est seulement une gamine. Alors pourquoi cela me parvient-il avec tant de vigueur ? Ce n’est rien de plus que le regard d’un cinéaste sur une gamine. A croire que c’est le regard qui a traversé le temps.

Ensuite, j’ai vu les courts-métrages qui ont eu des prix. D’abord il y avait Dusty night, de Ali Hazara, sur des balayeurs de nuit dans les rues de Kaboul. Ils soulèvent des nuages de poussière que les phares des voitures éclairent, faisant d’eux des ombres, presque des fantômes. On entend leur lamento, comme celui du jardinier chez Giraudoux. Ce sont des hommes sans terre. La guerre les en a privés. Alors ils soulèvent la poussière. Et leur lamento est scandé par les coups de balais.

Après, c’était Earth, de Victor Asliuk, un film biélorusse, sur le travail d’une petite équipe retournant la terre dans une forêt, à la recherche de corps de soldats russes qui ont péri pendant la seconde guerre mondiale. Ils les déterrent, leur font un cercueil, et les enterrent de nouveau, avec une cérémonie. C’est très beau de voir ces jeunes gens se confronter à des squelettes, se demander dans quel sens ça va, et retourner la terre, encore et toujours, qui garde la mémoire, partout dans le monde, des événements passés. La terre est comme une caméra, en fait.

Le festival est terminé. Parmi ce que j’ai vu, j’aimerais te montrer Five broken cameras, River rites, The vanishing spring light, Automne, Two years at sea, et Lecciones para una guerra. C’est ce qui porte à la fois le plus loin et le plus près de soi.

A demain,
je t’embrasse,
a.

Texte rédigé par Antoine Mouton

Cinéma du Réel @ Pompidou Paris – Septième Lettre

Chère anonyme,

Hier je me disais que le cinéma était comme un tunnel qui traverse la terre et atterrit chez quelqu’un. On regarde à travers, et on voit une vie dans un monde. C’est cette intimité – non familière – que je cherche quand je vais au cinéma. Et puis par le tunnel passent toutes sortes de choses qu’on introduit chez soi : des idées, un rapport au monde, un mot, une expression sur un visage. Ce qui a lieu en Palestine, au Surinam, au Guatemala ou en Chine, a lieu aussi ici – lieu d’être par le cinéma, cette Internationale du visible.

Et il en va ainsi de nous qui sommes loin l’un de l’autre. En t’écrivant, j’essaie de creuser un trou par lequel tu voies comme je vis. Les chats cherchent toujours à entrer dans les sacs ou les placards. Ce n’est pas pour se cacher : c’est pour voir.

Aujourd’hui je suis arrivé trop tard. Le réel était partout complet. Je me suis aperçu qu’on était samedi. Alors je me suis demandé ce qu’est le réel. A la terrasse de ce café, j’aurais dit que le réel est une présence. Une faculté à recouvrir – par la présence – à la fois le lieu où l’on vit, et le lieu que l’on voit. Habiter large, et même l’ailleurs. Je rentre chez moi avec un morceau de Palestine ou de Syrie, et puis, peut-être, la Palestine et la Syrie repartent avec un morceau d’ici. Ce n’est pas comme arracher un bras ou confisquer une terre. Personne n’est privé de quoi que ce soit. Ce sont des liens qui se font entre des zones où la pensée circule librement, où les images se fabriquent, et où on les regarde. Le flux s’intensifie.

Au fond, on ne cherche que ça : habiter. Habiter le temps, loger les pensées, lester les images, planter les phrases, et trouver un endroit depuis lequel être et persister. C’est cette persistance d’un être que j’ai vue hier dans Five Broken Cameras, quelqu’un qui ne cesse d’habiter, en filmant, un lieu duquel on voudrait le chasser. Habiter en filmant, habiter en écrivant. Faire au plus simple en tout cas. Et ne pas attendre les permissions éventuelles ou les encouragements. Car le mot d’ordre du monde est plutôt le suivant : déguerpir.

Parfois, j’ai l’impression d’aller au cinéma pour écrire. J’écris aussi quand je ne fais rien d’autre qu’écrire, mais souvent moins. Les idées se dispersent un peu, les événements du quotidien s’interposent sans rapport ni plaisir. Les films, eux, n’interrompent rien. Ils ont ce pouvoir au contraire de prolonger la pensée. Je ne connais rien de plus proche de la pensée que le cinéma. Ca se confondrait presque. Tout ce qui traverse l’écran traverse la tête, et vice-versa. Les mots jaillissent des images, les images des mots. Quand les uns commencent à s’éteindre, les autres les raniment. Ce sont deux temps, deux façons de vivre le temps, qui se conjuguent. L’une en flux, l’autre en pointe.

C’est toi, aussi, qui m’apporte cela. Ce devoir que je me suis fait de t’écrire chaque soir. Et cette écriture à laquelle je me tiens comme le gage d’un lien chaque jour réactivé, comme le gage de jours chaque fois liés aux tiens.

Je ne pouvais plus rester à la terrasse du café. Le froid était revenu sur la ville. J’ai traîné dans le sous-sol de Beaubourg en me demandant ce que j’allais faire. Pour commencer j’ai longuement observé les toilettes. J’ai vu des dos devant des pissotières, des dos devant des lavabos, et des dos devant des sèche-mains nommés Tornade – soudain, une porte s’ouvre et quelqu’un en sort comme s’il n’avait rien fait, comme s’il s’était trompé, comme s’il venait d’avoir une idée meilleure le conduisant ailleurs. Personne ne parlait. Ceux qui entraient en groupe, aussitôt la porte franchie, se taisaient. Sur le mur d’une des cabines, il y avait marqué : « Sarko va se suicider ». Je n’ai pas su si on m’invitait à le craindre ou à m’en réjouir.

Ensuite, je suis allé voir la cérémonie du palmarès. Les cinéastes qui obtenaient des prix montaient sur scène et, de dos, serraient une à une les mains des membres du jury. Il y avait des gens dans le public qui étaient contents, et d’autres moins. Je ne sais pas si ça t’intéresse, mais East Punk Memories a eu le Prix des Jeunes alors que c’est un film de vieux, Five Broken Cameras le Prix Louis-Marcorelles, Dusty night une mention spéciale de ce prix ainsi que le Prix du court-métrage, The vanishing spring light le Prix Joris Ivens, A nossa forma de vida une mention spéciale de ce prix, Autrement la Molussie le Grand Prix du Cinéma du Réel, Earth le Prix international de la Scam, Habiter/Construire le Prix du Patrimoine de l’Immatériel et une mention spéciale du Prix des Bibliothèques, River rites une mention spéciale de ce prix, et La cause et l’usage le Prix des Bibliothèques ainsi qu’une mention spéciale du Jury des Jeunes. Ca te fait une belle jambe ? Moi aussi. Je ne sais pas pourquoi je suis allé voir ça. J’attendais la Syrie.

C’était une soirée spéciale en hommage aux cinéastes arrêtés. Il y avait trois films syriens. Les deux premiers étaient comme toi, anonymes. J’ai entendu cette phrase dans le premier : « ils ont pris des bijoux, ils ont rendu des morts ». Le paysage syrien m’a paru confisqué. On le filmait toujours un peu voilé, à travers un rideau, à travers les pales de bois d’un moulin à eau, ou bien cadré au plus près sur un mur, sans qu’on devine rien autour. Une fleur, par moments, transperçait. Les hommes étaient des ombres. J’ai vu un oeil en très gros plan avec un diamant de lumière au-dedans.

Le troisième film de la soirée était réalisé par Nidal Hassan et s’intitulait Vraies histoires d’amour, de vies, de morts, et parfois de révolution. Le tournage de ce film, qui devait raconter comment une femme s’est jetée d’une falaise avec ses enfants, a débuté en même temps que la révolution. Tout a été revu et corrigé. La fiction ne tenait plus. Il fallait interroger. Et filmer le retour de ceux qui rentraient de prison. Le cinéaste lui-même a été arrêté, quelques jours avant de pouvoir présenter son film au Danemark. Ca commence par l’aile rouge d’un avion planant au-dessus d’un paysage maritime. Ensuite il y a une fille rousse qui revient de prison et demande à son petit ami comment il va. Enfin il y a une chanson. Je n’avais jamais vu la Syrie comme ça.

Demain, je t’enverrai ma dernière lettre, et puis je te retrouverai enfin. J’ai hâte. Je pense à toi,
a.

Texte rédigé par Antoine Mouton