Retour de notre série d’articles sur l’incontournable réalisateur expérimental américain James Benning. Aujourd’hui, deux films aussi radicaux que magnifiques.
TEN SKIES

10 ciels. 10 bobines de 10 minutes chacune, enregistrant 10 ciels californiens.
Premier ciel.
Deux traits, une nébuleuse au centre.
Ciel pérenne et sans qualité – apprendre à regarder.
Les formes s’élèvent.
Un trait disparaît.
La nébuleuse s’étend dans le bleu, pâlit l’azur.
Une lueur au-dessous, un oiseau d’aube.
La lumière de l’aube repousse le ciel, le renvoie au cosmos.
Deuxième ciel.
Un nuage qui s’expand.
Il contient la lumière.
Il gonfle par endroits – bulles de choufleur ambrées.
Des oiseaux noirs le traversent, des oiseaux réduits à des ombres.
Une idée de l’apesanteur, d’un corps illimité, d’une vie sans borne.
Fulgurance d’un avion, tandis que le bleu s’éclipse.
Bleu toujours menacé.
L’azur est le soutien.
Troisième ciel.
Grand vent repoussant les nuages bleu-gris.
Le ciel est submergé.
Vagues ou baleines, un océan filandreux.
Rares rayons de lumière perçant l’opacité.
Et de l’opacité à la luminescence.
Apaisement des grisailles.
Vagues lentes de gris.
Entre les vagues, un halo.
Peut-être un arc-en-ciel.
Le ciel d’après la pluie.

Quatrième ciel.
Une cathédrale d’été.
Nuages qui verticalisent.
Révèlent la profondeur du bleu.
La distance de ce coin de la terre au zénith.
Calme ascension, invisible croissance, et toujours la question du mouvement et de son
origine.
L’origine du mouvement des nuages est invisible – le mouvement est-il immanent ?
C’est dans l’air ?
C’est dans l’air que sont les possibles propulsions, possibles extensions de nos corps sans
centre.
Surprise de ces nuages qui dessinent un masque dont le nez s’allonge.
Cinquième ciel.
En morceaux.
Soleil derrière nuages comme banquise, comme morceaux de glace tout juste séparés, encore
faillibles.
Comme un écran.
Mise à distance du cosmos.
Les êtres séparés des astres.
Le lointain presque visible.
On voit sans exactitude.
On devine.
Sixième ciel.
L’informe.
L’étau glacé des nuages blancs.
Ciel massif.
Quelque chose d’inhumain s’y joue.
Quelque chose d’étranger.
Ces mouvements-là n’ont rien à voir avec nous.
L’étau se desserre et révèle et un bleu mêlé, bleu fumant, empoisonné.
Traînées qui se dispersent.
Soupirs de l’infini – vers l’infini ?
L’azur moqueur – le bleu s’en fout, pérenne, toujours dessous.
On croit le voir dessous, c’est une question d’écran, il est seulement plus loin.
La barrière blanche s’élève.
Le plan bientôt privé de bleu.
Comme un rideau qu’on tire de bas en haut.
La fermeture, la privation, l’inverse d’un lever de rideau.
Les échafaudages du ciel.
Le bleu persiste pourtant – dans le rideau mité des nuages on l’aperçoit.
Septième ciel.
Intervention humaine.
Au-dessus d’une cheminée d’usine.
La vapeur blanche se jette dans le ciel.
Un autre rythme, distinctivement humain, car agité.
La vapeur singe les nuages – mais se perd vite – sans qualité d’aplomb – précipitée.
La création d’un éphémère.
L’éternité hors de portée.
Ca n’est pas même un nuage, c’est un ajout.
Accumulation hystérique, propagation, projection sans devenir.
Une contrefaçon.

Huitième ciel.
Une grisaille.
Banalité des bruits violents.
Mouvements imperceptibles.
Alors ce sont les nuances qui captivent le regard.
Les nuances créent l’émotion.
Quand les sept autres ciels n’étaient qu’impressions.
Un ciel mélancolique – quelque chose du dedans qui se retrouve au dehors.
Parce qu’il n’y a plus de spectacle.
Ce qui anime l’humain n’a rien de spectaculaire.
Neuvième ciel.
Autre banquise, mais les morceaux sont bien plus séparés.
Ne coïncidant plus, ils moutonnent.
Immobilité plus sereine, moins poignante qu’au huitième ciel.
On voit le bleu.
De l’importance de voir bleu – voir autre chose que soi – voir bleu c’est voir loin.
Le bleu est la transparence du cosmos.
Ces nuages-là n’empêchent rien.
Ils soulignent, au contraire, ce bleu si grand.
Une route au-dessous, quelques voix.
L’au-dessous de ces dix ciels, on le devine parfois, on le fabule.
L’au-dessous des ciels est une fable.
Dixième ciel.
Un mystère.
Une faille au centre, quelque chose d’organique, un pli.
Le ciel en deux parties, haute et basse.
Comme un canyon.
On voudrait y mettre la main.
C’est l’origine du monde.
On entend le train.
Oiseaux et avions.
Libre circulation autour de l’origine.
Les bruits du soir aussi, du soir qui vient.
Mariage de l’origine et du soir.
Le pli s’assombrit.
L’un des nuages garde pour lui tout le souvenir du jour, tout le souvenir du soleil.
Souvenir de la lumière.
Le nuage se prend pour un astre.
Le son des oiseaux envahit le plan.
Toujours le bleu du ciel, mais les nuages noircissent, sans permanence.
Bleu très pérenne – divin.

THIRTEEN LAKES
Qu’est-ce qui fait que le regard s’arrête et fixe un espace ?
Qu’est-ce qui déclenche, chez le cinéaste, le moment de filmer, et, plus largement, pour nous
qui ne filmons pas, le moment de voir ?
Qu’est-ce qui change le regard en vision ?
Les films de James Benning nous mettent dans la position de celui qui voit.

Premier lac.
Montagne et soleil levant, neiges au flanc.
Eau grise avec des reflets roux.
Infini mouvement de l’eau, contre la fixité du paysage.
Ciel bleu sans atermoiements.
L’expression d’un matin.
Les montagnes roussissent.
Et finalement ce sont elles qui changent le plus vite.
Elles, plus que le lac.
Elles, immobiles mais prises dans l’irrémédiable de la lumière.
Plus que le lac, toujours mouvant, mais d’un mouvement toujours semblable.
Deuxième lac.
Blanc gris.
Formes au loin qu’on prendrait pour des îles, taches minuscules qu’on pourrait croire au bord
de l’œil.
Le ciel chargé, la pluie, légère, à la surface du lac.
On ne devine pas l’horizon, pas clairement tracé.
Et le ciel dans le lac devient de la lumière.
La pluie : des trous dans l’eau.
Porosité d’une surface toujours réparée.
Troisième lac.
Si ridé de vagues qu’il fait dunes de désert.
Jet-skis au loin traçant des lignes.
Lignes dans l’eau et dans le bruit.
L’eau est si claire qu’on voit les algues au fond.
Toute une tribu qui semble dériver sans racine.
Spectatrices de la course des jet-skis.
L’humain dans le paysage : un point.
Et, si vitesse, si action, une ligne.
L’humain ne fait pas plan.
Il trace.
Et couvre par le bruit l’immensité.
Quatrième lac.
Berce la glace qu’il vient de briser.
Mille morceaux qui n’ont été qu’un.
Leur présence solide sur l’eau nous donne à voir la respiration du lac.
Un poumon.
Comment la vague qui vient s’étouffe sous les morceaux de glace.
La glace se tient au bord – au-delà, l’eau est libre.
Une jetée au loin, un bateau qui s’en va.
On regarde le bateau.
On lui invente une destination.
Un chalutier ?
Une fonction.
Un lac : l’équilibre d’une platitude.
Toujours remise en jeu, jamais parfaitement plate, mais ne cherchant que ça.
Un lac toujours en révision.

Cinquième lac.
Une épure.
Rien sur l’eau rien dans le ciel.
Pure lumière.
Vagues rares.
Sifflets d’oiseaux stridents.
Ligne de l’horizon : cet entre-monde.
Sixième lac.
En désordre.
Transpercé d’herbes, de rochers.
Perd sa qualité plane, devient marais.
Et le ciel lui-même, zébré de nuages.
L’horizon protégé par la nature.
L’espace n’est pas la nature.
Le bruit d’un passage à niveau.
Un train.
Passage de ce train qu’on ne voit pas.
Première fois qu’on imagine un envers à l’image.
Le regard rétroverse.
Que voyons-nous ?
Et d’où le voyons-nous ?
Depuis quel point ?
Septième lac.
Sous un ciel chargé, traversé de rayons de lumière.
Une eau brune mouvementée.
Entre le lac et la couverture des nuages, il y a un interstice où le vent, que la vision ne
matérialise pas en tant que vent, s’engouffre.
Et le vent fait glisser les nuages, fait glisser l’eau.
Bruits d’un orage.
Rideaux de pluie, au loin.
Ici, pour l’instant, tout est presque calme – si ce n’est cette vitesse, suspecte, du ciel et de
l’eau.
On sait ce qui vient.

Huitième lac.
Eau grise et ciel laiteux.
Un pont en diagonale, barrant l’horizon, où des voitures circulent, qu’on n’entend pas.
On entend les vagues.
On devine la rive.
Un lac banal et sans limite, pacifié, dressé.
Ca n’a plus rien d’un paysage.
Ca n’a plus rien d’une vision.
C’est une carte où circuler.
Neuvième lac.
Idylle.
Une île à l’horizon.
Gonflée comme un bouton, comme un rêve.
Et d’incessants oiseaux de passage.
Une île posée sur la ligne de l’horizon.
Qui dit l’ailleurs, le rêve de loin, la possibilité d’autre.
Ce lac est un miroir tordant ce qui se passe en haut.
Ce qui se passe d’immobile en haut.
A l’horizon brume et eau blanche se confondent.
On ne voit pas de ligne, mais un espace.
Cette île figure le plus loin que nous puissions voir.
Elle occupe cette place, dans notre regard qui cherche toujours la limite, toujours le fond.
Dixième lac.
En tourment polaire.
Montagnes enneigées au loin.
Ciel chargé de nuages indistincts.
Et le vent qui vient de derrière la vision, légèrement de travers, se chargeant de l’eau du lac et
la redistribuant à sa surface.
Le vent rase le lac, le vent couteau.
L’eau au loin, plus bleue que le ciel, bleu pétrole d’un lagon.
Ce bleu-là dit froid, l’œil le sait.
Dit très froid ou très chaud.
De toute façon, dit l’excès.

Onzième lac.
Entouré des mesas des westerns.
La terre orange et le ciel bleu.
Les couleurs franches et sauvages de ce coin-là du monde.
Couleurs sans mélancolie.
Pas un arbre.
Rien que cette terre solaire.
Le lac et l’aridité, ensemble.
Et soudain le passage d’un bateau de tourisme.
On pensait voir surgir coyotes ou cow-boys, mais non.
On n’est pas seul à voir ce lieu qui semble si étranger.
Puis on rejoint les vagues, que le passage du bateau a créées.
La terre flamboie tandis que l’eau noircit.
Soleil ras et couchant – mais l’espace est si vaste et si nu qu’il semble ne pas pouvoir
disparaître.
Douzième lac.
Un pur miroir.
Sans ride.
Reflète exactement couleurs et formes.
Nuages, arbres et parois rocheuses.
Symétrie exacte.
Quelque chose d’irréel.
Le lac devient un lieu qui ne dit rien de lui.
Qui dit ce qui l’entoure sans déformer.
Arrêtant les choses à sa stricte surface.
Des bruits de tirs au loin, et leurs échos – tout est doublé ici, images et même sons.
Des tirs, comme si les chasseurs gardaient le secret de ce lac impassible.
On n’a pas d’autres mots qu’humains pour décrire ce lac.
Il faut dire qu’on n’est pas lac.
Qu’on ne sait pas faire surface à l’exact reflet, trop occupés à tordre tout ce qui nous vient.
A tout laisser nous traverser.
Treizième lac.
Une eau noire agitée.
Les sacs plastiques de E la nave va.
Mouvement continu, effréné des vagues.
Et le ciel blanc.
Le lac est agité mais le ciel stable.
Les nuages tiennent leur rôle de couvercle.
Une image sans accord.
On pourrait tracer à la règle l’horizon.
Deux natures contraires qui s’opposent, et ne se renvoient rien.
N’échangent rien que leur opposition.
Rien que leur différence.
Se limitant l’une l’autre.
Définissant.

Textes rédigés par Antoine Mouton