James Benning – Cinquième Partie

Suite et fin de notre fil rouge de 2011 avec notre dernier article consacré à l’incontournable réalisateur expérimental américain James Benning.

En espérant qu’ils vous aient donné envie de découvrir son magnifique cinéma. C’est tout le mal que nous vous souhaitons pour 2012…

RR



RR est composé de 43 plans où passent des trains. James Benning joue sur plusieurs variables : la vitesse du train, le nombre de wagons, leurs couleurs, leur hauteur, la distance de la caméra à la voie ferrée, le bruit que produit le train en entrant dans le champ, son parcours dans l’espace (est-ce qu’il vient vers nous, est-ce qu’il s’éloigne, est-ce qu’il traverse ?…). Ces variables se multiplient, et ces 43 trainspottings sont une petite partie éloquente de l’infinité des points de vue possibles.

On peut voir le film comme un hommage au cinéma, bien sûr. C’est ainsi qu’il a commencé, à La Ciotat avec les frères Lumière. Et ce commencement se démultiplie. Longue vie d’un art dont on ne peut faire le tour.

En prenant le train comme sujet, Benning cartographie le paysage américain : champs, lacs, rivières, déserts, montagnes, zones industrielles, bourgades… Le train agit comme le révélateur de cet espace, en sciant d’une ligne claire une étendue polymorphe. Le train est comme un sablier : c’est lui, c’est le temps qu’il met à sortir du plan, qui détermine le temps de l’observation de cet espace. Après son passage, la vision se referme. Et pourtant, son entrée dans le champ souvent couvre, cache une partie de l’espace. Le son qu’il fait, également, prend le pas sur le son commun du lieu choisi. Mais c’est bien parce qu’il est modifié que le paysage nous interpelle. Parfois, après le passage d’un train, une illusion d’optique se crée : le paysage semble bouger, vibrer, tourner.

De cette succession de points de vue fixes figurant les mouvements des trains, naît l’impression d’un voyage. Mais un voyage qui ne serait pas une simple ligne sur une carte : un voyage étoilé, multidirectionnel, fait d’arrêts ouvrant vers des ailleurs. Le train est une abstraction. Il contient, à sa façon géométrique, les besoins des populations dispersées. Ce qu’il contient, nous ne le savons pas : nous voyons simplement des blocs de couleurs serpenter à travers les paysages américains. On a, voyant tous ces trains passer, l’impression d’une charge, d’un surcroît de matière.

Et puis le dernier train s’arrête dans le champ, entouré d’éoliennes et de pneus à l’abandon. Le bruit du vent dans les éoliennes recouvre celui du train. Ce dernier plan est comme le cimetière d’une civilisation. Benning marque la fin d’une ère.

Ruhr

Sur la première partie :

Ce sont six plans fixes d’une dizaine de minutes chacun. Un tunnel, une usine, des arbres, une mosquée, un mur, une rue : on dirait une charade. Ce sont comme des extraits, des plans privés du monde, valant pour eux-mêmes, mais fonctionnant entre eux de manière à révéler le monde. Six points de vue où s’ancre le regard.

Benning filme l’irruption. Dans le tunnel, une voiture ; dans les arbres, un avion, qui nous laisse envisager la présence proche d’un aéroport. L’univers sonore est alors envahi. Mais le cinéaste s’intéresse aussi à la manière dont le son disparaît – ou se transforme : ainsi, on voit l’avion se propager sous forme de mouvement dans les feuilles des arbres, alors que l’image et le son de l’avion ont disparu.

Il y a autant d’intensité dans ces passages soudains que dans la fixité et la permanence du plan – comme en musique, un scherzo caché dans une symphonie : l’irruption est le secret du plan, l’attente est la quête de ce

secret, et le temps qui suit l’irruption est la joie de sa découverte. On situe l’étonnement, à la fois dans le lieu et dans le temps. De cette intensité dépend la vastitude du monde que nous considérons.

On pourrait distinguer deux types de plans : ceux qui, comme celui des arbres, jouent de ces irruptions (le tunnel et la rue sont de ceux-là) ; et les autres (l’usine, la mosquée, le mur), jouant de la répétition. Ainsi, dans le plan de la mosquée, on perçoit une chose très forte : James Benning filme la danse de ce qui est immobile.

La fixité a pour effet de concentrer le regard sur ce qui s’anime en un lieu précis. Le paysage (ou le lieu) est ce qui retient l’homme. Benning adopte le point de vue du paysage, pas celui de l’homme (ou celui de la machine, son alibi). Il décentre le regard. Nous regardons l’homme comme si nous étions le paysage. On sort de la salle de cinéma avec cette sensation d’être regardé par le monde, contenu, enveloppé. Le temps a quelque chose d’infini – s’agit-il de rendre à l’homme sa part divine ?

Sur la deuxième partie :

Il s’agit d’un seul plan d’une heure, sur une cheminée d’usine à la tombée de la nuit. Le plan conjugue les deux types que j’évoquais plus haut : à la fois l’irruption (de grands volumes de fumée s’échappent de la cheminée après qu’aient retenti des sirènes) et l’immobilité dansée (la nuit tombe, et, tandis qu’elle tombe, la cheminée imperceptiblement devient noire, s’affranchissant des détails que le jour nous laissait percevoir : ce qui est mis à l’épreuve ici, c’est notre mémoire du jour – notre mémoire du visible, et l’attention qu’on porte aux infimes disparitions).

Textes rédigés par Antoine Mouton

Ainsi Soit Il, Collection Antoine de Galbert – Musée des Beaux-Arts de Lyon

Si les Pocket-Welters prennent évidemment tout leur temps pour examiner et admirer les expositions qu’ils traversent, nous pouvons avouer sans peine que la Biennale d’Art Contemporain de Lyon dont nous vous parlions tout récemment nous a parue trop vite expédié… Que faire alors pour rentabiliser à bon escient notre voyage jusqu’à la capitale des gaules ? Un détour dans les galeries de la rue Burdeau pour commencer. Puis pourquoi pas une pointe jusqu’à Saint-Étienne pour découvrir, avant la rétrospective que proposera le Centre Pompidou Paris en 2012, une des dernières installations in-situ de Bertrand Lavier au Musée d’Art Moderne de la ville.

Oui. Mais surtout, surtout… s’arrêter au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Si le lieu propose toujours avec sa collection permanente un des plus beaux accrochages de France, il lui arrive également d’ouvrir ses salles à l’art contemporain. C’est actuellement le cas avec l’exposition « Ainsi Soit-Il » qui propose un accrochage reprenant une partie des collections d’Antoine de Galbert, collectionneur et fondateur de La Maison Rouge à Paris.

Le risque des expositions de « collectionneur » n’est pas mince, pouvant aller de la simple énumération des plus belles pièces acquises jusqu’à la célébration de la personnalité et du goût du collectionneur lui même. La tentation la plus courante étant également une tentative de « portrait-chinois » arty, liant plus ou moins subtilement les œuvres acquises à la personnalité de l’acquéreur. Si ici les intérêts d’Antoine de Galbert se dégagent avec une évidence certaine, l’accrochage propose une lecture dépassant la fascination des thèmes de vie, mort et religion.

« Ainsi soit-il », donc.

Ce sont sous les hospices de cette sentence conclusive mais pleine d’espoir que s’ouvre l’exposition. Une fin, pour un début.

Le mysticisme religieux est d’emblée contourné pour venir placer l’homme au centre des préoccupations. Dès l’entrée le visiteur doit ainsi faire  face à deux éléments le rappelant à sa propre condition : tout d’abord son image se reflétant sur un miroir signé par Ben puis son inconscience mécanique, singé par une installation de Boltanski dans laquelle une ampoule vient crépiter faiblement au rythme des battements du cœur humain. Comme mis en porte-à-faux dans le couloir menant à la suite de l’exposition, se retrouvent exposés une série d’œuvre directement liées au folklore religieux, juxtaposant les prophétiques néons de Claude Lévêque « Vous Allez Tous Mourir » à des crucifix et autres reliques d’art primitif. De ce face à face dérisoire semble se dégager une question aussi préoccupante que contemporaine : que se passerait-il dans un monde sans religion ?

Et au rouge de jaillir, au sang de se faire sentir. D’un Bloodscape d’Andrès Serrano jusqu’à une toile de l’actionniste viennois Hermann Nitsch, le jaillissement de notre fluide vital n’est jamais loin du trépas. Tandis que Sophie Calle déblatère seule dans le vide de son confessionnal, la folie guette. Qui va tracer notre chemin ? Que va t’il se passer sans guide pour notre condition ? Sommes nous condamnés à répéter sans cesse les mêmes actions absurdes ? Des constructions hybrides mi-plastiques mi-organiques apparaissent, des peaux d’oranges flétries s’accumulent… Qui contrôle et que reste il à contrôler ? Que reste t’il même à représenter ? Faut il comme Lucio Fontana tenter d’assassiner les toiles ?

Sommes nous perdus ? A ce sujet les curateurs ont eu la judicieuse idée de ne pas apposer de cartel à proximité des œuvres, seulement soulignées par un numéro renvoyant au catalogue de l’exposition. Tel le jeu enfantin des « Points à relier », c’est à chacun de tracer ses lignes entre les œuvres pour y découvrir l’image qu’il veut bien voir dans l’accrochage. Ou comment la puissance plastique des œuvres peut réussir à dépasser l’argument d’autorité se dégageant souvent de certains noms trop connus…  L’autre bonne idée de l’exposition est d’avoir mélangé l’art contemporain à des œuvres extraites de la collection permanente du musée, donnant à l’ensemble une interessante perspective historique.

Perdu, nous ne le sommes pas. Mais attention, sous le regard vague d’un portait de Klaus Kinski, la monstruosité des corps livrés à eux même semble gagner du terrain. La mort apparait même directement dans des photos de cimetière et dans une vidéo à l’ambiance purgatoriale. Cul de sac, nous faisons fausse route. Ouf. Butant sur un mur nous sommes obligés de faire demi-tour devant ces  funestes oeuvres. Juste à temps pour voir exploser la force des peintures abstraites et de l’esprit humain débridé. Enfin arrive la dernière salle. Une lueur rouge baigne sur un mur au loin. Le sang serait il de retour ? Oui… mais canalisé, maitrisé et dominé par les néons de François Morellet, tout bons à irradier les environs de leur puissance illuminatrice. C’est un retour à l’esprit humain qui doit savoir préférer l’apprentissage à tirer de la contemplation des phénomènes naturels captés par David Claerbout aux plaisirs fictifs du plateau de tournage sur fond vert dévasté de Clemens von Wedemer. Un retour de l’esprit humain rationnel capable d’avancer avec clairvoyance et de mener à bien des projets aussi stable qu’aventureux où l’Homme doit avoir la digne place qu’il mérite .Bref, nous sommes nos seuls sauveurs.

Qu’il en soit ainsi.

Ainsi soit-il, Collection Antoine de Galbert (Extraits) – Musée des Beaux Arts de Lyon, jusqu’au 2 janvier 2012

Biennale d’art contemporain de Lyon – Une Terrible beauté est née

Une terrible beauté est née…

Un nom magnifique, remplit d’une promesse aussi fragile que terrifiante.

Avec un tel titre, extrait d’une poésie de Yeats, que pouvait-on espérer rencontrer en parcourant la 11éme Biennale d’Art Contemporain de Lyon ?

Une jeunesse exubérante ? Des œuvres extravagantes ? Des interventions frêles et sensibles prêtes à exploser ? Une puissance difforme mais porteuse d’espérances nouvelles ? Des possibles précaires et des intuitions audacieuses en tout sens ?

Malheureusement…

Si la Biennale de Lyon souffre généralement d’une rumeur publique défavorable tendant à la faire passer pour un évènement décevant et en deçà de ses ambitions, nous n’allons malheureusement pas aller à l’encontre de ces médisances persistantes…

Des quatre lieux d’expositions proposés au public nous n’en retiendrons qu’un seul à savoir celui du Musée d’Art Contemporain. Cette exposition s’ouvre sur la très belle œuvre de Gabriel Serra « Le jour, comme une lacune au milieu de la nuit » laissant découvrir au spectateur l’espace sous le plancher du musée, avant de continuer directement sur les folles machines éducatives d’Eva Kotatkova. La suite de l’accrochage déroule alors avec intelligence et justesse un ensemble d’œuvre portant sur la découverte, l’apprentissage, la transmission mais également en contrepoint  le poids du savoir et la rupture des traditions… Une délicatesse que l’on peine à retrouver dans la Sucrière -lieu centrale des festivités- et l’Usine TASE dont la taille réduite de l’exposition pourrait faire douter sur l’utilité d’un lieu aussi excentré…

La suite de l’article en images.

La Sucrière

Le Musée d’Art Contemporain

L’usine T.A.S.E.

11e Biennale de Lyon, Une terrible beauté est née, jusqu’au 31 déc. 2011

Found In Translation, chapter L @ Casino Luxembourg ­- Forum d’art contemporain [Lux]

- « Bonsoir. Excusez-moi, je cherche le casino ? Sauriez-vous où il se trouve ? »

- « Ce n’est pas loin, c’est tout droit derrière moi puis à droite. Mais vous savez, l’exposition ferme dans 15 minutes. »

- « L’exposition ? Mais non, les machines à sous doivent être accessibles toute la nuit… »

- « Ah ! Vous cherchez ce casino là… »

A peine sorti de l’exposition que cet échange avec un passant me frappe aussi fort que l’air frais de cette fin de mois d’octobre, me rappelant à nos réalités sémiotiques quotidiennes. Si l’incompréhension n’est que passagère il m’apparait alors évident qu’un même langage peut contenir des réalités aussi diverses que d’individus l’employant, pas besoin d’une traduction entre deux langues pour découvrir des abîmes interprétatives.

C’est précisément sur ce sujet que se penche l’exposition « Found In Translation – Chapter L » actuellement présentée au Casino Luxembourg – Forum d’Art Contemporain au cœur du Luxembourg jusqu’au 8 janvier 2011.

L’idée est belle. Se jouer de l’expression galvaudée « Lost in translation », pour souligner que parfois, suite à une « traduction » ou un déplacement infime, ce que l’on perd n’est rien à côté de ce que l’on peut découvrir, trésors cachés enfoncés sous des années d’observations invariables.

Est-ce pour cela que le visiteur se sent immédiatement perdu à l’entrée du musée, entouré d’œuvres en tout sens ? « Rez de chaussée, premier étage et caves, bonne visite ! » m’apprends la caissière. Un parcours conseillé ? Aucune idée. Les installations et œuvres s’enchainent sans logique apparente. Je vais un peu à gauche, un peu à droite. Farfouille. On promet des œuvres dans des espaces « interstitiels et/ou périphériques ». J’inspecte donc chaque recoin, chaque endroit sombre, chaque espace entre les murs et les white cube. J’y croise parfois des instruments de nettoyage ou des équipements inutilisés qui trainent. Étrange pour une proposition s’intéressant à ce que l’on peut découvrir en marge…

J’admire les œuvres. M’amuse des détournements. Croise un tableau posé à même le sol. Ris jaune devant une touillette à café tirant avec difficulté un chemin en papier. Me réjouis de croiser les œuvres de Ann Veronica Janssens, de Pieter Vermeersch, d’Edith Dekyndt et de Pierre Bismuth. Déambule parmi les transferts de sens et les décalages textuels.

Et pourtant… pour un projet qui se veut « in the making », l’ensemble paraît bien figé. Trop propre, trop sage. Trop « liste », trop « accumulation », trop « répertoire ». Toutes les œuvres semblent rentrer sobrement dans les critères définis dans le catalogue de l’exposition, mais sans jamais  le dépasser ou le bousculer. Une jolie boite pour un bel assemblage. Mais entre les catégories, il semble ne rien se passer. Sans point de vue global ni extrapolation. Ce qu’il manque ? Un liant, un échange véritable entre les pièces présentées. Bref un simple… dialogue ?

Found In Translation, chapter L, Casino Luxembourg ­- Forum d’art contemporain, Luxembourg, jusqu’au 8 janvier 2012

James Benning – Quatrième Partie

Retour de notre série d’articles sur l’incontournable réalisateur expérimental américain James Benning. Aujourd’hui, deux films aussi radicaux que magnifiques.

TEN SKIES


10 ciels. 10 bobines de 10 minutes chacune, enregistrant 10 ciels californiens.

Premier ciel.
Deux traits, une nébuleuse au centre.
Ciel pérenne et sans qualité – apprendre à regarder.
Les formes s’élèvent.
Un trait disparaît.
La nébuleuse s’étend dans le bleu, pâlit l’azur.
Une lueur au-dessous, un oiseau d’aube.
La lumière de l’aube repousse le ciel, le renvoie au cosmos.

Deuxième ciel.
Un nuage qui s’expand.
Il contient la lumière.
Il gonfle par endroits – bulles de choufleur ambrées.
Des oiseaux noirs le traversent, des oiseaux réduits à des ombres.
Une idée de l’apesanteur, d’un corps illimité, d’une vie sans borne.
Fulgurance d’un avion, tandis que le bleu s’éclipse.
Bleu toujours menacé.
L’azur est le soutien.

Troisième ciel.
Grand vent repoussant les nuages bleu-gris.
Le ciel est submergé.
Vagues ou baleines, un océan filandreux.
Rares rayons de lumière perçant l’opacité.
Et de l’opacité à la luminescence.
Apaisement des grisailles.
Vagues lentes de gris.
Entre les vagues, un halo.
Peut-être un arc-en-ciel.
Le ciel d’après la pluie.

Quatrième ciel.
Une cathédrale d’été.
Nuages qui verticalisent.
Révèlent la profondeur du bleu.
La distance de ce coin de la terre au zénith.
Calme ascension, invisible croissance, et toujours la question du mouvement et de son
origine.
L’origine du mouvement des nuages est invisible – le mouvement est-il immanent ?
C’est dans l’air ?
C’est dans l’air que sont les possibles propulsions, possibles extensions de nos corps sans
centre.
Surprise de ces nuages qui dessinent un masque dont le nez s’allonge.

Cinquième ciel.
En morceaux.
Soleil derrière nuages comme banquise, comme morceaux de glace tout juste séparés, encore
faillibles.
Comme un écran.
Mise à distance du cosmos.
Les êtres séparés des astres.
Le lointain presque visible.
On voit sans exactitude.
On devine.

Sixième ciel.
L’informe.
L’étau glacé des nuages blancs.
Ciel massif.
Quelque chose d’inhumain s’y joue.
Quelque chose d’étranger.
Ces mouvements-là n’ont rien à voir avec nous.
L’étau se desserre et révèle et un bleu mêlé, bleu fumant, empoisonné.
Traînées qui se dispersent.
Soupirs de l’infini – vers l’infini ?
L’azur moqueur – le bleu s’en fout, pérenne, toujours dessous.
On croit le voir dessous, c’est une question d’écran, il est seulement plus loin.
La barrière blanche s’élève.
Le plan bientôt privé de bleu.
Comme un rideau qu’on tire de bas en haut.
La fermeture, la privation, l’inverse d’un lever de rideau.
Les échafaudages du ciel.
Le bleu persiste pourtant – dans le rideau mité des nuages on l’aperçoit.

Septième ciel.
Intervention humaine.
Au-dessus d’une cheminée d’usine.
La vapeur blanche se jette dans le ciel.
Un autre rythme, distinctivement humain, car agité.
La vapeur singe les nuages – mais se perd vite – sans qualité d’aplomb – précipitée.
La création d’un éphémère.
L’éternité hors de portée.
Ca n’est pas même un nuage, c’est un ajout.
Accumulation hystérique, propagation, projection sans devenir.
Une contrefaçon.

Huitième ciel.
Une grisaille.
Banalité des bruits violents.
Mouvements imperceptibles.
Alors ce sont les nuances qui captivent le regard.
Les nuances créent l’émotion.
Quand les sept autres ciels n’étaient qu’impressions.
Un ciel mélancolique – quelque chose du dedans qui se retrouve au dehors.
Parce qu’il n’y a plus de spectacle.
Ce qui anime l’humain n’a rien de spectaculaire.

Neuvième ciel.
Autre banquise, mais les morceaux sont bien plus séparés.
Ne coïncidant plus, ils moutonnent.
Immobilité plus sereine, moins poignante qu’au huitième ciel.
On voit le bleu.
De l’importance de voir bleu – voir autre chose que soi – voir bleu c’est voir loin.
Le bleu est la transparence du cosmos.
Ces nuages-là n’empêchent rien.
Ils soulignent, au contraire, ce bleu si grand.
Une route au-dessous, quelques voix.
L’au-dessous de ces dix ciels, on le devine parfois, on le fabule.
L’au-dessous des ciels est une fable.

Dixième ciel.
Un mystère.
Une faille au centre, quelque chose d’organique, un pli.
Le ciel en deux parties, haute et basse.
Comme un canyon.
On voudrait y mettre la main.
C’est l’origine du monde.
On entend le train.
Oiseaux et avions.
Libre circulation autour de l’origine.
Les bruits du soir aussi, du soir qui vient.
Mariage de l’origine et du soir.
Le pli s’assombrit.
L’un des nuages garde pour lui tout le souvenir du jour, tout le souvenir du soleil.
Souvenir de la lumière.
Le nuage se prend pour un astre.
Le son des oiseaux envahit le plan.
Toujours le bleu du ciel, mais les nuages noircissent, sans permanence.
Bleu très pérenne – divin.

THIRTEEN LAKES


Qu’est-ce qui fait que le regard s’arrête et fixe un espace ?
Qu’est-ce qui déclenche, chez le cinéaste, le moment de filmer, et, plus largement, pour nous
qui ne filmons pas, le moment de voir ?
Qu’est-ce qui change le regard en vision ?
Les films de James Benning nous mettent dans la position de celui qui voit.

Premier lac.
Montagne et soleil levant, neiges au flanc.
Eau grise avec des reflets roux.
Infini mouvement de l’eau, contre la fixité du paysage.
Ciel bleu sans atermoiements.
L’expression d’un matin.
Les montagnes roussissent.
Et finalement ce sont elles qui changent le plus vite.
Elles, plus que le lac.
Elles, immobiles mais prises dans l’irrémédiable de la lumière.
Plus que le lac, toujours mouvant, mais d’un mouvement toujours semblable.

Deuxième lac.
Blanc gris.
Formes au loin qu’on prendrait pour des îles, taches minuscules qu’on pourrait croire au bord
de l’œil.
Le ciel chargé, la pluie, légère, à la surface du lac.
On ne devine pas l’horizon, pas clairement tracé.
Et le ciel dans le lac devient de la lumière.
La pluie : des trous dans l’eau.
Porosité d’une surface toujours réparée.

Troisième lac.
Si ridé de vagues qu’il fait dunes de désert.
Jet-skis au loin traçant des lignes.
Lignes dans l’eau et dans le bruit.
L’eau est si claire qu’on voit les algues au fond.
Toute une tribu qui semble dériver sans racine.
Spectatrices de la course des jet-skis.
L’humain dans le paysage : un point.
Et, si vitesse, si action, une ligne.
L’humain ne fait pas plan.
Il trace.
Et couvre par le bruit l’immensité.

Quatrième lac.
Berce la glace qu’il vient de briser.
Mille morceaux qui n’ont été qu’un.
Leur présence solide sur l’eau nous donne à voir la respiration du lac.
Un poumon.
Comment la vague qui vient s’étouffe sous les morceaux de glace.
La glace se tient au bord – au-delà, l’eau est libre.
Une jetée au loin, un bateau qui s’en va.
On regarde le bateau.
On lui invente une destination.
Un chalutier ?
Une fonction.
Un lac : l’équilibre d’une platitude.
Toujours remise en jeu, jamais parfaitement plate, mais ne cherchant que ça.
Un lac toujours en révision.


Cinquième lac.
Une épure.
Rien sur l’eau rien dans le ciel.
Pure lumière.
Vagues rares.
Sifflets d’oiseaux stridents.
Ligne de l’horizon : cet entre-monde.

Sixième lac.
En désordre.
Transpercé d’herbes, de rochers.
Perd sa qualité plane, devient marais.
Et le ciel lui-même, zébré de nuages.
L’horizon protégé par la nature.
L’espace n’est pas la nature.
Le bruit d’un passage à niveau.
Un train.
Passage de ce train qu’on ne voit pas.
Première fois qu’on imagine un envers à l’image.
Le regard rétroverse.
Que voyons-nous ?
Et d’où le voyons-nous ?
Depuis quel point ?

Septième lac.
Sous un ciel chargé, traversé de rayons de lumière.
Une eau brune mouvementée.
Entre le lac et la couverture des nuages, il y a un interstice où le vent, que la vision ne
matérialise pas en tant que vent, s’engouffre.
Et le vent fait glisser les nuages, fait glisser l’eau.
Bruits d’un orage.
Rideaux de pluie, au loin.
Ici, pour l’instant, tout est presque calme – si ce n’est cette vitesse, suspecte, du ciel et de
l’eau.
On sait ce qui vient.

Huitième lac.
Eau grise et ciel laiteux.
Un pont en diagonale, barrant l’horizon, où des voitures circulent, qu’on n’entend pas.
On entend les vagues.
On devine la rive.
Un lac banal et sans limite, pacifié, dressé.
Ca n’a plus rien d’un paysage.
Ca n’a plus rien d’une vision.
C’est une carte où circuler.

Neuvième lac.
Idylle.
Une île à l’horizon.
Gonflée comme un bouton, comme un rêve.
Et d’incessants oiseaux de passage.
Une île posée sur la ligne de l’horizon.
Qui dit l’ailleurs, le rêve de loin, la possibilité d’autre.
Ce lac est un miroir tordant ce qui se passe en haut.
Ce qui se passe d’immobile en haut.
A l’horizon brume et eau blanche se confondent.
On ne voit pas de ligne, mais un espace.
Cette île figure le plus loin que nous puissions voir.
Elle occupe cette place, dans notre regard qui cherche toujours la limite, toujours le fond.

Dixième lac.
En tourment polaire.
Montagnes enneigées au loin.
Ciel chargé de nuages indistincts.
Et le vent qui vient de derrière la vision, légèrement de travers, se chargeant de l’eau du lac et
la redistribuant à sa surface.
Le vent rase le lac, le vent couteau.
L’eau au loin, plus bleue que le ciel, bleu pétrole d’un lagon.
Ce bleu-là dit froid, l’œil le sait.
Dit très froid ou très chaud.
De toute façon, dit l’excès.

Onzième lac.
Entouré des mesas des westerns.
La terre orange et le ciel bleu.
Les couleurs franches et sauvages de ce coin-là du monde.
Couleurs sans mélancolie.
Pas un arbre.
Rien que cette terre solaire.
Le lac et l’aridité, ensemble.
Et soudain le passage d’un bateau de tourisme.
On pensait voir surgir coyotes ou cow-boys, mais non.
On n’est pas seul à voir ce lieu qui semble si étranger.
Puis on rejoint les vagues, que le passage du bateau a créées.
La terre flamboie tandis que l’eau noircit.
Soleil ras et couchant – mais l’espace est si vaste et si nu qu’il semble ne pas pouvoir
disparaître.

Douzième lac.
Un pur miroir.
Sans ride.
Reflète exactement couleurs et formes.
Nuages, arbres et parois rocheuses.
Symétrie exacte.
Quelque chose d’irréel.
Le lac devient un lieu qui ne dit rien de lui.
Qui dit ce qui l’entoure sans déformer.
Arrêtant les choses à sa stricte surface.
Des bruits de tirs au loin, et leurs échos – tout est doublé ici, images et même sons.
Des tirs, comme si les chasseurs gardaient le secret de ce lac impassible.
On n’a pas d’autres mots qu’humains pour décrire ce lac.
Il faut dire qu’on n’est pas lac.
Qu’on ne sait pas faire surface à l’exact reflet, trop occupés à tordre tout ce qui nous vient.
A tout laisser nous traverser.

Treizième lac.
Une eau noire agitée.
Les sacs plastiques de E la nave va.
Mouvement continu, effréné des vagues.
Et le ciel blanc.
Le lac est agité mais le ciel stable.
Les nuages tiennent leur rôle de couvercle.
Une image sans accord.
On pourrait tracer à la règle l’horizon.
Deux natures contraires qui s’opposent, et ne se renvoient rien.
N’échangent rien que leur opposition.
Rien que leur différence.
Se limitant l’une l’autre.
Définissant.

Textes rédigés par Antoine Mouton