Suite et fin de notre fil rouge de 2011 avec notre dernier article consacré à l’incontournable réalisateur expérimental américain James Benning.
En espérant qu’ils vous aient donné envie de découvrir son magnifique cinéma. C’est tout le mal que nous vous souhaitons pour 2012…
RR

RR est composé de 43 plans où passent des trains. James Benning joue sur plusieurs variables : la vitesse du train, le nombre de wagons, leurs couleurs, leur hauteur, la distance de la caméra à la voie ferrée, le bruit que produit le train en entrant dans le champ, son parcours dans l’espace (est-ce qu’il vient vers nous, est-ce qu’il s’éloigne, est-ce qu’il traverse ?…). Ces variables se multiplient, et ces 43 trainspottings sont une petite partie éloquente de l’infinité des points de vue possibles.
On peut voir le film comme un hommage au cinéma, bien sûr. C’est ainsi qu’il a commencé, à La Ciotat avec les frères Lumière. Et ce commencement se démultiplie. Longue vie d’un art dont on ne peut faire le tour.

En prenant le train comme sujet, Benning cartographie le paysage américain : champs, lacs, rivières, déserts, montagnes, zones industrielles, bourgades… Le train agit comme le révélateur de cet espace, en sciant d’une ligne claire une étendue polymorphe. Le train est comme un sablier : c’est lui, c’est le temps qu’il met à sortir du plan, qui détermine le temps de l’observation de cet espace. Après son passage, la vision se referme. Et pourtant, son entrée dans le champ souvent couvre, cache une partie de l’espace. Le son qu’il fait, également, prend le pas sur le son commun du lieu choisi. Mais c’est bien parce qu’il est modifié que le paysage nous interpelle. Parfois, après le passage d’un train, une illusion d’optique se crée : le paysage semble bouger, vibrer, tourner.
De cette succession de points de vue fixes figurant les mouvements des trains, naît l’impression d’un voyage. Mais un voyage qui ne serait pas une simple ligne sur une carte : un voyage étoilé, multidirectionnel, fait d’arrêts ouvrant vers des ailleurs. Le train est une abstraction. Il contient, à sa façon géométrique, les besoins des populations dispersées. Ce qu’il contient, nous ne le savons pas : nous voyons simplement des blocs de couleurs serpenter à travers les paysages américains. On a, voyant tous ces trains passer, l’impression d’une charge, d’un surcroît de matière.
Et puis le dernier train s’arrête dans le champ, entouré d’éoliennes et de pneus à l’abandon. Le bruit du vent dans les éoliennes recouvre celui du train. Ce dernier plan est comme le cimetière d’une civilisation. Benning marque la fin d’une ère.

Ruhr
Sur la première partie :
Ce sont six plans fixes d’une dizaine de minutes chacun. Un tunnel, une usine, des arbres, une mosquée, un mur, une rue : on dirait une charade. Ce sont comme des extraits, des plans privés du monde, valant pour eux-mêmes, mais fonctionnant entre eux de manière à révéler le monde. Six points de vue où s’ancre le regard.
Benning filme l’irruption. Dans le tunnel, une voiture ; dans les arbres, un avion, qui nous laisse envisager la présence proche d’un aéroport. L’univers sonore est alors envahi. Mais le cinéaste s’intéresse aussi à la manière dont le son disparaît – ou se transforme : ainsi, on voit l’avion se propager sous forme de mouvement dans les feuilles des arbres, alors que l’image et le son de l’avion ont disparu.

Il y a autant d’intensité dans ces passages soudains que dans la fixité et la permanence du plan – comme en musique, un scherzo caché dans une symphonie : l’irruption est le secret du plan, l’attente est la quête de ce
secret, et le temps qui suit l’irruption est la joie de sa découverte. On situe l’étonnement, à la fois dans le lieu et dans le temps. De cette intensité dépend la vastitude du monde que nous considérons.
On pourrait distinguer deux types de plans : ceux qui, comme celui des arbres, jouent de ces irruptions (le tunnel et la rue sont de ceux-là) ; et les autres (l’usine, la mosquée, le mur), jouant de la répétition. Ainsi, dans le plan de la mosquée, on perçoit une chose très forte : James Benning filme la danse de ce qui est immobile.
La fixité a pour effet de concentrer le regard sur ce qui s’anime en un lieu précis. Le paysage (ou le lieu) est ce qui retient l’homme. Benning adopte le point de vue du paysage, pas celui de l’homme (ou celui de la machine, son alibi). Il décentre le regard. Nous regardons l’homme comme si nous étions le paysage. On sort de la salle de cinéma avec cette sensation d’être regardé par le monde, contenu, enveloppé. Le temps a quelque chose d’infini – s’agit-il de rendre à l’homme sa part divine ?
Sur la deuxième partie :
Il s’agit d’un seul plan d’une heure, sur une cheminée d’usine à la tombée de la nuit. Le plan conjugue les deux types que j’évoquais plus haut : à la fois l’irruption (de grands volumes de fumée s’échappent de la cheminée après qu’aient retenti des sirènes) et l’immobilité dansée (la nuit tombe, et, tandis qu’elle tombe, la cheminée imperceptiblement devient noire, s’affranchissant des détails que le jour nous laissait percevoir : ce qui est mis à l’épreuve ici, c’est notre mémoire du jour – notre mémoire du visible, et l’attention qu’on porte aux infimes disparitions).

Textes rédigés par Antoine Mouton
Retour de notre série d’articles sur l’incontournable réalisateur expérimental américain James Benning. Aujourd’hui, deux films aussi radicaux que magnifiques.
TEN SKIES

10 ciels. 10 bobines de 10 minutes chacune, enregistrant 10 ciels californiens.
Premier ciel.
Deux traits, une nébuleuse au centre.
Ciel pérenne et sans qualité – apprendre à regarder.
Les formes s’élèvent.
Un trait disparaît.
La nébuleuse s’étend dans le bleu, pâlit l’azur.
Une lueur au-dessous, un oiseau d’aube.
La lumière de l’aube repousse le ciel, le renvoie au cosmos.
Deuxième ciel.
Un nuage qui s’expand.
Il contient la lumière.
Il gonfle par endroits – bulles de choufleur ambrées.
Des oiseaux noirs le traversent, des oiseaux réduits à des ombres.
Une idée de l’apesanteur, d’un corps illimité, d’une vie sans borne.
Fulgurance d’un avion, tandis que le bleu s’éclipse.
Bleu toujours menacé.
L’azur est le soutien.
Troisième ciel.
Grand vent repoussant les nuages bleu-gris.
Le ciel est submergé.
Vagues ou baleines, un océan filandreux.
Rares rayons de lumière perçant l’opacité.
Et de l’opacité à la luminescence.
Apaisement des grisailles.
Vagues lentes de gris.
Entre les vagues, un halo.
Peut-être un arc-en-ciel.
Le ciel d’après la pluie.

Quatrième ciel.
Une cathédrale d’été.
Nuages qui verticalisent.
Révèlent la profondeur du bleu.
La distance de ce coin de la terre au zénith.
Calme ascension, invisible croissance, et toujours la question du mouvement et de son
origine.
L’origine du mouvement des nuages est invisible – le mouvement est-il immanent ?
C’est dans l’air ?
C’est dans l’air que sont les possibles propulsions, possibles extensions de nos corps sans
centre.
Surprise de ces nuages qui dessinent un masque dont le nez s’allonge.
Cinquième ciel.
En morceaux.
Soleil derrière nuages comme banquise, comme morceaux de glace tout juste séparés, encore
faillibles.
Comme un écran.
Mise à distance du cosmos.
Les êtres séparés des astres.
Le lointain presque visible.
On voit sans exactitude.
On devine.
Sixième ciel.
L’informe.
L’étau glacé des nuages blancs.
Ciel massif.
Quelque chose d’inhumain s’y joue.
Quelque chose d’étranger.
Ces mouvements-là n’ont rien à voir avec nous.
L’étau se desserre et révèle et un bleu mêlé, bleu fumant, empoisonné.
Traînées qui se dispersent.
Soupirs de l’infini – vers l’infini ?
L’azur moqueur – le bleu s’en fout, pérenne, toujours dessous.
On croit le voir dessous, c’est une question d’écran, il est seulement plus loin.
La barrière blanche s’élève.
Le plan bientôt privé de bleu.
Comme un rideau qu’on tire de bas en haut.
La fermeture, la privation, l’inverse d’un lever de rideau.
Les échafaudages du ciel.
Le bleu persiste pourtant – dans le rideau mité des nuages on l’aperçoit.
Septième ciel.
Intervention humaine.
Au-dessus d’une cheminée d’usine.
La vapeur blanche se jette dans le ciel.
Un autre rythme, distinctivement humain, car agité.
La vapeur singe les nuages – mais se perd vite – sans qualité d’aplomb – précipitée.
La création d’un éphémère.
L’éternité hors de portée.
Ca n’est pas même un nuage, c’est un ajout.
Accumulation hystérique, propagation, projection sans devenir.
Une contrefaçon.

Huitième ciel.
Une grisaille.
Banalité des bruits violents.
Mouvements imperceptibles.
Alors ce sont les nuances qui captivent le regard.
Les nuances créent l’émotion.
Quand les sept autres ciels n’étaient qu’impressions.
Un ciel mélancolique – quelque chose du dedans qui se retrouve au dehors.
Parce qu’il n’y a plus de spectacle.
Ce qui anime l’humain n’a rien de spectaculaire.
Neuvième ciel.
Autre banquise, mais les morceaux sont bien plus séparés.
Ne coïncidant plus, ils moutonnent.
Immobilité plus sereine, moins poignante qu’au huitième ciel.
On voit le bleu.
De l’importance de voir bleu – voir autre chose que soi – voir bleu c’est voir loin.
Le bleu est la transparence du cosmos.
Ces nuages-là n’empêchent rien.
Ils soulignent, au contraire, ce bleu si grand.
Une route au-dessous, quelques voix.
L’au-dessous de ces dix ciels, on le devine parfois, on le fabule.
L’au-dessous des ciels est une fable.
Dixième ciel.
Un mystère.
Une faille au centre, quelque chose d’organique, un pli.
Le ciel en deux parties, haute et basse.
Comme un canyon.
On voudrait y mettre la main.
C’est l’origine du monde.
On entend le train.
Oiseaux et avions.
Libre circulation autour de l’origine.
Les bruits du soir aussi, du soir qui vient.
Mariage de l’origine et du soir.
Le pli s’assombrit.
L’un des nuages garde pour lui tout le souvenir du jour, tout le souvenir du soleil.
Souvenir de la lumière.
Le nuage se prend pour un astre.
Le son des oiseaux envahit le plan.
Toujours le bleu du ciel, mais les nuages noircissent, sans permanence.
Bleu très pérenne – divin.

THIRTEEN LAKES
Qu’est-ce qui fait que le regard s’arrête et fixe un espace ?
Qu’est-ce qui déclenche, chez le cinéaste, le moment de filmer, et, plus largement, pour nous
qui ne filmons pas, le moment de voir ?
Qu’est-ce qui change le regard en vision ?
Les films de James Benning nous mettent dans la position de celui qui voit.

Premier lac.
Montagne et soleil levant, neiges au flanc.
Eau grise avec des reflets roux.
Infini mouvement de l’eau, contre la fixité du paysage.
Ciel bleu sans atermoiements.
L’expression d’un matin.
Les montagnes roussissent.
Et finalement ce sont elles qui changent le plus vite.
Elles, plus que le lac.
Elles, immobiles mais prises dans l’irrémédiable de la lumière.
Plus que le lac, toujours mouvant, mais d’un mouvement toujours semblable.
Deuxième lac.
Blanc gris.
Formes au loin qu’on prendrait pour des îles, taches minuscules qu’on pourrait croire au bord
de l’œil.
Le ciel chargé, la pluie, légère, à la surface du lac.
On ne devine pas l’horizon, pas clairement tracé.
Et le ciel dans le lac devient de la lumière.
La pluie : des trous dans l’eau.
Porosité d’une surface toujours réparée.
Troisième lac.
Si ridé de vagues qu’il fait dunes de désert.
Jet-skis au loin traçant des lignes.
Lignes dans l’eau et dans le bruit.
L’eau est si claire qu’on voit les algues au fond.
Toute une tribu qui semble dériver sans racine.
Spectatrices de la course des jet-skis.
L’humain dans le paysage : un point.
Et, si vitesse, si action, une ligne.
L’humain ne fait pas plan.
Il trace.
Et couvre par le bruit l’immensité.
Quatrième lac.
Berce la glace qu’il vient de briser.
Mille morceaux qui n’ont été qu’un.
Leur présence solide sur l’eau nous donne à voir la respiration du lac.
Un poumon.
Comment la vague qui vient s’étouffe sous les morceaux de glace.
La glace se tient au bord – au-delà, l’eau est libre.
Une jetée au loin, un bateau qui s’en va.
On regarde le bateau.
On lui invente une destination.
Un chalutier ?
Une fonction.
Un lac : l’équilibre d’une platitude.
Toujours remise en jeu, jamais parfaitement plate, mais ne cherchant que ça.
Un lac toujours en révision.

Cinquième lac.
Une épure.
Rien sur l’eau rien dans le ciel.
Pure lumière.
Vagues rares.
Sifflets d’oiseaux stridents.
Ligne de l’horizon : cet entre-monde.
Sixième lac.
En désordre.
Transpercé d’herbes, de rochers.
Perd sa qualité plane, devient marais.
Et le ciel lui-même, zébré de nuages.
L’horizon protégé par la nature.
L’espace n’est pas la nature.
Le bruit d’un passage à niveau.
Un train.
Passage de ce train qu’on ne voit pas.
Première fois qu’on imagine un envers à l’image.
Le regard rétroverse.
Que voyons-nous ?
Et d’où le voyons-nous ?
Depuis quel point ?
Septième lac.
Sous un ciel chargé, traversé de rayons de lumière.
Une eau brune mouvementée.
Entre le lac et la couverture des nuages, il y a un interstice où le vent, que la vision ne
matérialise pas en tant que vent, s’engouffre.
Et le vent fait glisser les nuages, fait glisser l’eau.
Bruits d’un orage.
Rideaux de pluie, au loin.
Ici, pour l’instant, tout est presque calme – si ce n’est cette vitesse, suspecte, du ciel et de
l’eau.
On sait ce qui vient.

Huitième lac.
Eau grise et ciel laiteux.
Un pont en diagonale, barrant l’horizon, où des voitures circulent, qu’on n’entend pas.
On entend les vagues.
On devine la rive.
Un lac banal et sans limite, pacifié, dressé.
Ca n’a plus rien d’un paysage.
Ca n’a plus rien d’une vision.
C’est une carte où circuler.
Neuvième lac.
Idylle.
Une île à l’horizon.
Gonflée comme un bouton, comme un rêve.
Et d’incessants oiseaux de passage.
Une île posée sur la ligne de l’horizon.
Qui dit l’ailleurs, le rêve de loin, la possibilité d’autre.
Ce lac est un miroir tordant ce qui se passe en haut.
Ce qui se passe d’immobile en haut.
A l’horizon brume et eau blanche se confondent.
On ne voit pas de ligne, mais un espace.
Cette île figure le plus loin que nous puissions voir.
Elle occupe cette place, dans notre regard qui cherche toujours la limite, toujours le fond.
Dixième lac.
En tourment polaire.
Montagnes enneigées au loin.
Ciel chargé de nuages indistincts.
Et le vent qui vient de derrière la vision, légèrement de travers, se chargeant de l’eau du lac et
la redistribuant à sa surface.
Le vent rase le lac, le vent couteau.
L’eau au loin, plus bleue que le ciel, bleu pétrole d’un lagon.
Ce bleu-là dit froid, l’œil le sait.
Dit très froid ou très chaud.
De toute façon, dit l’excès.

Onzième lac.
Entouré des mesas des westerns.
La terre orange et le ciel bleu.
Les couleurs franches et sauvages de ce coin-là du monde.
Couleurs sans mélancolie.
Pas un arbre.
Rien que cette terre solaire.
Le lac et l’aridité, ensemble.
Et soudain le passage d’un bateau de tourisme.
On pensait voir surgir coyotes ou cow-boys, mais non.
On n’est pas seul à voir ce lieu qui semble si étranger.
Puis on rejoint les vagues, que le passage du bateau a créées.
La terre flamboie tandis que l’eau noircit.
Soleil ras et couchant – mais l’espace est si vaste et si nu qu’il semble ne pas pouvoir
disparaître.
Douzième lac.
Un pur miroir.
Sans ride.
Reflète exactement couleurs et formes.
Nuages, arbres et parois rocheuses.
Symétrie exacte.
Quelque chose d’irréel.
Le lac devient un lieu qui ne dit rien de lui.
Qui dit ce qui l’entoure sans déformer.
Arrêtant les choses à sa stricte surface.
Des bruits de tirs au loin, et leurs échos – tout est doublé ici, images et même sons.
Des tirs, comme si les chasseurs gardaient le secret de ce lac impassible.
On n’a pas d’autres mots qu’humains pour décrire ce lac.
Il faut dire qu’on n’est pas lac.
Qu’on ne sait pas faire surface à l’exact reflet, trop occupés à tordre tout ce qui nous vient.
A tout laisser nous traverser.
Treizième lac.
Une eau noire agitée.
Les sacs plastiques de E la nave va.
Mouvement continu, effréné des vagues.
Et le ciel blanc.
Le lac est agité mais le ciel stable.
Les nuages tiennent leur rôle de couvercle.
Une image sans accord.
On pourrait tracer à la règle l’horizon.
Deux natures contraires qui s’opposent, et ne se renvoient rien.
N’échangent rien que leur opposition.
Rien que leur différence.
Se limitant l’une l’autre.
Définissant.

Textes rédigés par Antoine Mouton
Sogobi
Les vingt premières minutes de Sogobi sont inquiétantes. James Benning est devenu le maître du monde. Il a éradiqué de la surface californienne tous les Californiens, toute trace de vie humaine, tout indice de civilisation. Les plans sont splendides, mais déserts. Une plage immense, une neige intacte, des arbres qui se tordent, et rien d’autre que ça – décors d’une planète que l’Humanité aurait délaissée (ou qu’elle n’aurait jamais trouvée).
On croit à un film kubrickien, où le cadre est tel qu’aucune signification n’échappe, que rien ne contredit le propos. On s’attendrait, d’ailleurs, à entendre de grands airs de musique classique sur ces plans – mais Benning préfère le silence, ou bien le bruit réel, plus troublant encore, donnant à l’espace filmé la mesure exacte de sa vastitude.
Le cinéaste vise la pureté des origines. Ses cadres la trouvent. Et le spectateur se sent seul face à ce monde sans temps, où ne paraît pas de semblable. Seul, à la fois triste et exalté. L’infini est à portée de main. Mais personne avant lui ne l’a touché. Il y a l’exaltation de croire que tous ces paysages s’adressent à nous, et puis l’ivresse de l’indifférence du monde.
Le cinéaste ment, bien sûr, et il le sait. Il cadre de telle sorte que nous nous précipitons dans son mensonge. Il atteint nos fantasmes de pureté et d’absolu, avant de mieux les briser. Soudain, autour de la vingtième minute, un hélicoptère surgit au-dessus d’une rivière, et disparaît. Le bruit de l’eau revient. Mais ce n’est plus le même paysage. Ou plus exactement : c’est le même paysage, mais nous ne le percevons plus de la même manière. D’autres sens se sont éveillés, recouvrant les premiers. Peut-être par affinité de l’espèce, la présence de cet hélicoptère nous a alertés : il se passe quelque chose, et nous aimerions savoir quoi, nous aimerions comprendre. Ce n’est plus le même regard. Il y a de l’inquiétude, et une soif de savoir. Il y a deux êtres en celui qui regarde : le premier pouvant se perdre dans le paysage, ressentant l’infini qui est dans le monde avec autant d’intensité que l’infini qui est en lui ; le second, plus social, plus défini, plus grégaire, rationalisant l’espace afin de trouver les informations qui contribueront à sa survie.
Plus loin encore, un panneau sur une lande désertique : « available », avec un numéro de téléphone au-dessous. Ce panneau est comme un ricanement. Il porte un coup cinglant à l’absolu. On se rapproche peu à peu du monde civilisé et de son peu de grâce.

James Benning met en scène la violence avec laquelle l’homme s’approprie l’espace – violence esthétique, visuelle et sonore. Il s’agit toujours d’un recouvrement. L’humain traverse, transperce, et altère. Il est en guerre. Il a quelque chose à conquérir. Que ce soit l’ombre d’un bateau troublant la surface d’une eau qu’on aurait cru libre, ou bien les fourgons militaires fonçant dans le désert.

Et ceci jusqu’aux pétroglyphes : l’humain cherche à s’inscrire. Lui qui n’est pas arbre, sans racine, il ne cesse de creuser dans la matière qui lui échappe. Il change le paysage en matières, rend tout utile, construit d’immenses grues pour déplacer quelques troncs d’arbre.
A la fois meurtrier et dérisoire, à l’image de ces deux piquets plantés de part et d’autre d’une piste ensablée. Meurtrier parce qu’indélébile, dérisoire parce que malgré tout, il y a l’infini. Benning dit très bien ce besoin de limiter l’étendue à la maigre mesure de la maîtrise possible. Tel ce paysage sublime, traversé par un train : toutes ces machines ne visent qu’une chose, donner l’illusion de réduire les distances, mettre à mort l’infini en le brisant en mille points que des lignes sauront relier les uns aux autres. La perception humaine est sans totalité : elle sépare, et relie. C’est comme un film : quelques plans qui mis bout à bout font un tout, mais ne disent pas le tout, ne peuvent en donner qu’une approximation.
Plus loin, Benning filme quelques cactus. Il y a dans ces cactus une forme de perfection inatteignable, un être-au-monde idéal. Nous trouvons dans mille machines plus perfectionnées les unes que les autres ce que le cactus invente dans son corps pour subsister.
On voit alors une autoroute, plane, creusée dans une paroi rocheuse. Sur la paroi apparaissent les strates que les millions d’années précédents ont tordues. Et nos lignes persistent, forçant un monde qui ne peut se résoudre en quelques figures géométriques.

Los
Los est un portrait de Los Angeles. Sans les anges, donc. Pour que résonne, peut-être, Olvivados comme possible. Pour parler du Mexique, en tout cas, en creux. Los, enfin, parce que c’est la question du nombre que James Benning aborde ici, dans ce film moins méditatif et moins abstrait que ceux que j’ai vus précédemment.

Une allée d’arbres où circulent les joggeurs, une route bordée de sable : les plans marchent ainsi, rhétoriquement, par la contradiction. Un homme qui tond sa pelouse, une forêt qui brûle. Et dans le port industriel, une otarie : ce monde-là, investi par les hommes, est habité depuis longtemps. Benning nous montre les traces d’une colonisation. D’un exploit aussi, suivant l’angle sous lequel on le regarde. Mais un exploit lié à tant de données extérieures au lieu (l’eau, par exemple, détournée, puisée à l’extrême), que la ville semble fragile, toujours menacée. Los Angeles ne cesse d’être une conquête – elle le fut pour les premiers colons, elle l’est encore aujourd’hui, pour subvenir aux besoins du nombre.
C’est quelque chose qui m’avait marqué quand j’avais voyagé dans l’Ouest américain : d’immenses villes entourées d’une nature hostile et non maîtrisable, tels les ours de Denver ou les coyotes de San Francisco. Les villes sont des rassemblements nécessaires – sans le nombre, il serait impossible de vivre ici (d’y vivre, disons, à l’occidentale). C’est tout le contraire des villes des Etats européens, dans lesquelles le nombre ne cesse d’être un problème. Ici, à Los Angeles, le nombre est une loi.
De la régularité des plans, 2 minutes 30 chacun, naît une interrogation : qu’est-ce qui fait qu’on trouve certains plus longs que d’autres ? De quels temps différents sommes-nous constitués ? Pourquoi notre regard habite-t-il plus ce plan par la pensée, et cet autre par la rêverie ? Celui-ci par l’émotion, celui-là par le repérage ?

El Valley Centro
Le premier plan : un lac, un siphon par lequel l’eau du lac est aspirée. C’est cette perte, cette captation d’énergies, de ressources et de matières, que James Benning a décidé de mettre en scène dans El Valley Centro.
L’eau vient se disperser dans les paysages géométrisés. Elle a été apprivoisée. En jeu, sa répartition : qui obtient quoi et contre quoi ?
Il y a deux principes fondamentaux liés à l’eau : nourrir et amuser. Benning montre ces deux résultantes sur lesquelles repose la société californienne.
Une vallée, c’est une surface plane – c’est un plan où tracer les lignes les plus longues et les moins contrariées, où réaliser tous les fantasmes linéaires d’une civilisation.
Dans ces paysages irrigués, Benning saisit ce qui brûle : mégalomanie, démesure, volonté d’ordonner – autant d’images d’une consomption à grande échelle.

El Valley Centro, c’est le portrait d’une civilisation par sa périphérie. Le film sous-entend les grandes villes que l’on sait, sans jamais les montrer. Il montre ce qu’il y a autour, qui maintient les villes en état de fonctionnement. Il montre la façon dont l’espace autour des villes, qu’on pouvait penser sauvage, a été domestiqué (ou presque : de temps en temps, un feu, une tempête). L’immensité d’une élaboration très complexe, pour l’éclosion de quelques mégalopoles-champignons.
Benning révèle la nature des grandes villes capitalistes par la façon dont elles subviennent à leurs besoins. Il révèle une idéologie par son inscription dans le paysage.
Il y a dans El Valley Centro un plan sur des collines où l’on voit une série d’éoliennes. Ce plan résume à lui seul l’intention de Benning : la tentative, par la multiplication d’essais fixes mais attentifs, de capter les trajectoires de ce qui circule et qu’on ne voit pas. La grande question du film, c’est « où ? » Où s’en va ce que nous voyons disparaître ? Il y a rarement des films aussi pleins de hors-champs.

Textes rédigés par Antoine Mouton
Notre série d’articles sur le réalisateur expérimental James Benning continue sous l’égide du passionant Antoine Mouton…
Landscape Sucide

Landscape Suicide est construit sur la logique du double : deux faits divers (Bernadette Protti, adolescente qui en assassina une autre, et Ed Gein, qui inspira Hitchcock pour le personnage de Norman Bates), deux lieux (Orinda en Californie pour Protti, Plainfield au Wisconsin pour Gein), deux temps (1984 et 1957), deux saisons (l’été et l’hiver), deux mots inscrits sur des cartons (« pain » et « place », douleur et lieu), et à chaque fois un acteur interprétant le rôle du meurtrier lors de sa déposition devant la police (deux interprétations confondantes, hilarantes et effroyables, où l’on entre dans la logique d’une parole dissimulatrice et psychotique avec une évidence déconcertante).

Cette dualité s’inscrit au cœur du film : Benning sépare, ou plutôt montre à quel point sont séparés, inaliénables, récit des faits et paysages où ils ont eu lieu. Dans le premier cas, Benning commence par la déposition de Bernadette Protti, puis filme l’été dans une petite ville californienne. Dans le deuxième, ce sont d’abord les paysages hivernaux du Wisconsin, et ensuite la déposition de Gein. Le cinéaste dépèce un genre cinématographique : le thriller psychologique – à l’image de ce dernier plan saisissant où un cerf mort est éventré, organes arrachés, et ne restent plus que les os et la peau tandis qu’un tas de boyaux s’égoutte dans la neige.
Ce sont aussi les deux premiers plans du film qui annoncent la structure en miroir de l’ensemble : d’abord, une joueuse de tennis répétant son service, lançant balle après balle, toujours de la même façon, avec à chaque fois le bruit de la balle qui éclate et le souffle de la joueuse qui se transforme en cri ; ensuite, le contrechamp sur les balles qui s’accumulent de l’autre côté du filet. L’acte et ses répercussions sur le paysage, dissociés.
Le travail sur le son est particulièrement remarquable. Lors de la déposition de Bernadette Protti, on entend une machine à écrire. Lorsque Bernadette Protti se lève et quitte l’écran pour aller aux toilettes, la machine à écrire continue. De même, lors de la déposition de Ed Gein, on entend le sifflet d’une bouilloire, et des coups métalliques portés sans régularité. Là encore, impossible de faire se rejoindre, de façon réaliste, deux données, l’image et le son.
Dans les plans sur les deux villes, il y a quelque chose de frappant : les êtres humains semblent se cacher. On entend une chanson de Michael Jackson, une messe, des enfants qui jouent, des voitures qui démarrent, mais on ne voit rien. Rien qui bouge. Comme si toutes ces musiques faisaient tourner un monde mort. Soudain, on aperçoit un homme en train de courir. Sans doute est-ce un joggeur, mais on pourrait croire qu’il s’enfuit. Benning filme les façades, et la honte, inscrite en creux dans le paysage, derrière lequel une poignée d’êtres humains se protègent de quelque chose. Le mal est de l’ordre de l’impensable.

Deux séquences extraordinaires tentent de montrer l’envers de ces façades : une jeune fille sur un lit, au téléphone, entourée de coussins et de peluches, dont la conversation est couverte par une chanson se répétant sans cesse ; une femme au foyer dansant de façon hypnotique dans un univers de papier peint et de canapés. Deux clichés capitalistes, l’enfant choyé et la femme épanouie à la maison, qui se retrouvent broyés dans des scènes trop longues, dévitalisés, irréels. Je ne sais pas si David Lynch a vu Landscape Suicide, mais ces deux séquences ont quelque chose à voir avec Twin Peaks.
Landscape Suicide est un film qui ressemble à un plan de 13 lakes. Un meurtre, se reflétant dans un autre, et créant à la fois une rime et un infini – un inconnaissable.
Utopia

Utopia est un piratage. James Benning reprend l’intégralité de la bande-son du film de Richard Dindo sur le journal de guérilla bolivienne de Che Guevara, et l’appose aux images d’une Californie désertée, à l’abandon, et militarisée. La voix du Che devient un fantôme planant sur les paysages vides, cartes postales sans sujet (ou technique de la carte postale appliquée cinématographiquement à des sujets qui n’en seraient pas l’objet). La bande-son hante le film, infiltre ces images, s’insinue.
Non sans humour. Quand le Che dans son journal s’inquiète pour son futur, essayant d’imaginer une vie hors-guérilla, Benning filme une villa luxueuse. Quand il dit : « it’s a black day for me / everything seems normal », le cinéaste choisit un plan sur un casino de Las Vegas en forme de sphynx. Et quand le Che parle d’un instituteur qui posait beaucoup de questions sur le socialisme, Benning choisit de montrer un champ d’éoliennes bien alignées.
Ce que nous voyons alors est un monde qui aurait raté le coche d’une révolution plus vaste. Et on se prend à imaginer ce à quoi aurait ressemblé les paysages californiens si la guérilla bolivienne avait abouti à une victoire.

Pour James Benning, le paysage semble porter deux mémoires : celle de ce qui a eu lieu, et celle de ce qui n’a pas lieu. Regarder, c’est pré-voir les possibles. Et si Benning confronte la pensée de l’action politique aux images des casinos (entre autres), c’est pour les opposer bien sûr, mais c’est aussi pour parler de la vastitude. Il y a, dans ces espaces vides, une place pour quelque chose qui n’a pas encore lieu. Une place pour une insurrection, par exemple. Si l’utopie Las Vegas tient encore, il n’y a aucune raison pour que l’utopie socialiste ne prenne pas. Benning le sait d’autant mieux qu’il vient de réaliser Deseret, contant l’histoire de l’installation des Mormons dans ce qui deviendra l’Utah – ou comment une communauté sectaire, minoritaire, s’est imposée dans le paysage américain.
Le cinéaste réalise ainsi un grand film internationaliste. La bande-son du documentaire de Dindo est peuplée de cris d’oiseaux tropicaux, qui se trouvent soudain transportés jusqu’en Californie. Quand on entend la pluie, Benning filme la pluie californienne : c’est le même ciel, c’est son partage. La parole du Che confinée à un cahier, et les actions d’un petit groupe de guérilleros affamés, trouvent un prolongement par le manque : elle n’a plus lieu, mais rien n’a lieu. Et Benning de montrer comment un acte isolé, singulier (échouant qui plus est), nous parvient encore.
Utopia est un film sur l’universel. Et disant que l’universel n’a rien à voir avec le nombre ni avec le succès. C’est autre chose. C’est la qualité fantomatique de quelques pensées et de quelques actes, nous rappelant ce que notre monde n’est pas, mais pourrait être.

Textes rédigés par Antoine Mouton
James Benning est né en 1942 à Milwaukee dans le Wisconsin.
L’année dernière, le Festival d’Automne, la revue Vertigo et le Jeu de Paume lui ont consacré une rétrospective.
Ses films échappent aux circuits de distributions habituels.
Composés de paysages, ils n’ont pourtant rien de paysager.
Souvent sans personnage, ils parlent beaucoup.
Et sans fiction, ils racontent des histoires.
On ne pouvait rêver mieux.

11×14
Où l’on circule sans trêve, emprunte trains, trottoirs et escaliers, voitures ou portes, pour quadriller ce qui nous sert d’espace.
Et le déplacement est toujours un trait. Benning, à sa manière frontale, en rend compte. C’est un gigantesque travail d’épure de l’image – il la débarrasse de tout ce qui pourrait l’encombrer de significations autres. Il ne veut rien montrer d’autre que le mouvement de quelques êtres. C’est son angle. Et c’est à partir de cet angle et seulement de celui-ci qu’il dira quelque chose de ces êtres, de ces villes, de ces espaces. Il se tend des pièges : un panneau publicitaire occupe presque la totalité d’un plan, mais le plan ne vaut pas pour ce que le panneau dit de son temps, le plan ne vaut que parce qu’un train le traverse, s’engouffrant entre les jambes de la pin-up qu’il représente, et ressortant par sa tête.
Le spectateur observe distances et territoires. Chacun occupe son espace, ainsi la femme à l’évier, l’homme fumant à la table, et le garçon sortant de la douche au fond du couloir. Chacun occupe, investit les réseaux de circulation et d’action qu’on a créé pour lui, qu’il s’est créé lui-même.
Ville ou campagne, champs, rues, routes, espaces habités ou non, intérieurs ou extérieurs, ce sont toujours des lignes. L’humain trace des lignes dans un plan plus vaste que lui, occupe des cases. Et même sur le corps de l’autre : une caresse est une ligne, un corps est un espace qu’on appréhende ainsi, par la trace.
Benning mélange les codes : une cheminée d’usine, une chanson de Dylan. Il dit la coexistence d’éléments dissemblables. Il dit le conflit et sa résolution spatiale. Il veut surprendre aussi : les deux corps allongés, on ne s’en rend pas compte immédiatement, sont deux corps de femmes ; un être surgit dans le plan, qui se trouvait dans la voiture, mais hors cadre on ne soupçonnait pas sa présence.
11×14 est un film brillant, sans vanité, mais froid. Benning n’a pas encore appris à laisser son cinéma s’illuminer. Il filme des intuitions (pas des idées, non), mais il ne filme pas encore avec ses intuitions.

One Way Boogie Woogie & One Way Boogie Woogie 27 years later
En 1977, dans la région de Milwaukee, James Benning tourne One Way Boogie Woogie. Soixante plans fixes d’une minute chacun, soixante sketches, au sens à la fois d’esquisses et de slapsticks.
Esquisses, parce que ce sont des plans qu’on pourrait détacher les uns des autres, mais qui mis bout à bout forment un tout. Ils n’ont pas l’ampleur de paysages (il s’agit d’un mur, d’une façade, d’une rue, d’un parking, d’une cheminée), et cependant leur nombre, leur accumulation, fait paysage. Fait voyage, ou carnet de croquis – ce sont soixante observations, soixante arrêts.
Pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi choisir ce mur, cette maison, ce tas de ferrailles ? La raison est souvent plastique. Des couleurs des bâtiments et de leurs formes, naît une géométrie que le cadre cinématographique synthétise en plan. One Way Boogie Woogie est bien plus qu’un clin d’œil au Broadway Boogie Woogie de Piet Mondrian.
Slapsticks aussi, parce que Benning cherche à ce qu’il se passe quelque chose dans la minute de chacun des plans de son film : c’est l’irruption d’un enfant, c’est une bouteille qui vient se briser contre un tas de briques, c’est une voiture qui freine brusquement et dont le klaxon ne s’interrompt plus… Le cinéaste met en scène l’inattendu : des premières secondes méditatives surgit nécessairement une fulgurance, une épiphanie qui vient clore le plan.

On voit alors beaucoup de femmes et d’enfants, qui sont autant de créatures naissant à la vision. Quelques machines aussi, plus monstrueuses. Et le surgissement d’une violence, latente, à chaque plan. Des effets de lumière, des assombrissements soudain, des transparences inattendues au passage d’une voiture. Tout participe à saisir cette violence. Le son aussi, n’annonçant pas l’image, mais l’invitant à se transformer : ainsi face à un tas de gravier entend-on le bruit d’un train, et le spectateur pense qu’un train va traverser le plan, mais il voit un enfant traînant derrière lui un jouet à roulettes. Il s’agit donc de filmer le paysage, mais aussi d’incarner par des figures marquantes ce qui le traverse.
James Benning, dans cette captation d’une réalité non seulement cadrée mais aussi mise en scène, habillée, illustrée, dit quelque chose de Milwaukee bien sûr, mais aussi des années 70 et de lui-même dans ces années : on sent son désir de jeune homme, on sent son humour, son envie de ne pas passer inaperçu, de proposer un cinéma à la fois moderne et lisible par tous, radical et séduisant. Il y a là, avec le monde filmé, un rapport d’affrontement, acerbe et politique, où la partie peut encore être gagnée.

One Way Boogie Woogie 27 years later est, comme le titre l’indique, le même film, 27 ans plus tard. Benning reprend plan par plan son film de 1977 en 2004. Et ce qui se produit est sidérant. Ce sont deux époques en duel, années 70 contre années 00, un jeu des sept anomalies mélancolique et grinçant.
Le paysage a changé, la région semble avoir été désertée, les maisons abattues, le drapeau américain est devenu mité. Au premier plan, au lieu du surgissement d’un enfant, c’est un jeune homme qui court et regarde derrière lui – on imagine qu’il a volé quelque chose. Au deuxième plan, au lieu d’une sirène, une vieille peau. Et ainsi de suite. Au lieu d’un Mondrian, un portrait de chien.
Benning a conservé la bande-son des plans de 1977 pour l’imposer à ceux de 2004. C’est pour le spectateur un repère. Où l’on entendait des oiseaux dans un arbre, on voit un terrain vague ras. Où les voitures ne cessaient de passer, c’est une rue déserte, une rue de ville abandonnée. Le son correspond tellement peu à ce que nous voyons qu’il finit par créer l’illusion d’un hors-champ – mais ce n’est pas un hors-champ spatial, c’est un hors-champ temporel. Un hors-champ de 27 ans, comme un fantôme, comme le passé en surimpression.

Grand Opera (a historical romance)

Dans Grand Opera, on entend cette phrase :
This film is not about you. It’s about his maker.
Plus qu’une blague, plus qu’une provocation, c’est une clef, je crois, pour comprendre l’extrême singularité du cinéma de James Benning. Ca ne caresse pas, ça ne suggère rien, c’est du cinéma qui presse et tord. C’est une vision qui s’impose.
Grand Opera est l’histoire d’un jeune homme qui arrive dans une ville avec un nombre en tête, dont la transcription est infinie. Il le précise chaque jour un peu plus dans un petit livre rouge. La ville est menacée. Deux avions vont surgir dans le ciel, et il y aura une explosion et un nuage en forme de champignon au-dessus des buildings. Si le nombre est découvert dans son entièreté (si l’infini est saisi dans sa totalité), tout s’écroule.
Le film est un montage de paroles et d’images – paroles prophétiques, alphabets, chansons, histoires macabres, images d’une ville en chantier, de cactus, d’immeubles, de chambres à coucher et d’enfants. C’est une série d’essais (plans giratoires, montage frénétique, superpositions dissonantes de sons et d’images, découpage désordonné des plans de One Way Boogie Woogie…), où Benning se débat si fort avec son esprit conceptuel que chaque idée, chaque tentative, est minée de l’intérieur par l’absurde.
A mon sens, pas la plus grande réussite du cinéaste.

Him & Me
Comme dans Grand Opera, les acteurs ne jouent pas ce que la bande-son nous laisse croire. Il y a des paroles, mais leurs lèvres ne bougent pas. Des voix qu’on pourrait leur attribuer, tant leurs corps semblent dire la substance de ces paroles. Dès lors, le son n’est plus un attribut de l’image, il n’est pas non plus un hors-champ, mais il est une autre réalité. Benning travaille le son comme une seconde mise en scène, comme un second espace d’incarnation.
Dans les plans tournoyants sur les paysages suburbains, le cinéaste utilise une autre dimension de la bande-son : la musique comme marque temporelle. Si la date s’inscrit sur l’image, le spectateur se doute qu’elle n’a rien à voir avec la date effective du tournage. La date est celle de la musique qu’on entend, de l’histoire qui nous est contée. Le son devient le hors-champ temporel, fantomatique, d’une époque disparue
Him and me est un parcours musical, sexuel et politique. Deux voix : un homme qui a fait l’expérience de la violence et mourra ; une femme qui s’émancipe. Des bruits : procès télévisés, Mac Carthy, les otages iraniens, la guerre du Vietnam. Et les images d’une ville qui ne semble rien dire. Une ville qui, comme les corps aux paroles insoupçonnables, renferme plus qu’elle ne laisse paraître. Elle rend possible tout cela (désir, violence, politique), mais ne se dénonce jamais. Telles les villes filmées plus tard dans Landscape Suicide : il y a eu des meurtres commis ici, et cela semble possible, mais cet ici reste muet, insoupçonnable, sans causalité.
James Benning n’a eu de cesse, dans ses premières années de cinéma, de faire parler l’espace. Et s’il ne révèle au début que son silence, il finit par comprendre son langage et par le retranscrire avec sa trilogie californienne (Los, Sogobi, El valley centro). Les années 2000, chez ce cinéaste, sont la fin d’un grand secret, et le début d’une parole très vaste.

Textes rédigés par Antoine Mouton