Aux yeux du grand public le cinéma belge contemporain présente deux facettes principales. D’un côté l’humour avec Bouli Lanners ou le comique quasi-expatrié Benoit Poelvoorde. De l’autre, son extrême opposé : des films sociaux et humanistes, incarnés par Lucas Belvaux (plus particulièrement son avant dernier : La raison du plus faible) et bien entendu les frères Dardennes, cinéastes incontournables et auréolés de succès : 2 palmes d’or en l’espace de 6 ans suivi d’une palme du scénario 3 ans plus tard, forcément ça ne passe pas inaperçu.
Rosetta, sortie en 1999, permis aux deux Frères d’obtenir leur première palme. Une victoire contestée à l’époque lorsque tout le monde attendait l’espagnol – véritable arlésienne du palmarès – Pedro Almodovar.
Ici pas de soleil Madrilain. Non, juste la Belgique dans toute sa froideur. Une jeune fille, Rosetta, 18 ans à peine, perd son emploi. Vivant dans une caravane avec sa mère alcoolique, c’est le début d’une lutte pour tout simplement exister et ne pas se retrouver définitivement exclue. Car c’est bien cela le sujet des frères Dardennes : les marges extrêmes de la société capitaliste. Que faire quand tout lâche, quand il n’y a plus rien à quoi se raccrocher ? Bien sur, les Dardennes prennent un cas particulièrement désespéré mais c’est bien cette dernière limite qu’ils veulent imager. Pour eux, fictionnaliser la situation matérielle de Rosetta leur permet de voir les questions morales qui se posent. Cette démarche me fait irrémédiablement penser à l’artiste espagnol (comme quoi, l’Espagne n’est jamais loin de cette chronique) Santiago Sierra.
Pour les personnes ignorant qui est Santiago Sierra, quelques mots sur son travail : Sierra est dit artiste altermondialiste. Il est connu depuis des années pour faire réaliser des performances humiliantes aux personnes les plus démunies de la planète. Il paye au minimum légal ou par un simple shoot d’héroïne des travailleurs immigrés, des sans papiers, des prostitués… afin qu’ils se fassent tatouer une ligne dans le dos, se fassent enfermer 360 heures durant dans un minuscule espace, portent une lourde planche à bout de bras… Ces œuvres radicales sont bien entendu choquantes. La première réaction, quand on est découvre le travail de Sierra, est généralement le rejet intégral. Évidement. Mais à mon sens tout l’intérêt de son travail est dans ce qu’il matérialise : les franges extrêmes du système capitaliste et ce qu’il a de plus détestable. Jusqu’où un sans papier est près à aller pour une misérable somme d’argent ? Quelles sont les limites du système poussé à l’extrême ? Quand la question de la survie est en jeu à quels points le système peut-il dériver ? Ta dignité contre une poignée de pièces.
Ce rapprochement entre les Dardennes et Sierra s’arrête là. Bien entendu, rien de commun dans l’esthétique ou dans la démarche. Juste dans le sujet de leurs travaux. Avec ce film, les Dardenne montrent l’animalité ressortant de l’être humain dès que sa survie entre en jeu. Car ce qui saute immédiatement au visage est l’incroyable bestialité émanant du film et plus particulièrement du personnage principal joué par Emilie Dequenne (dont il s’agit de la première apparition à l’écran) . Celle-ci pèche illégalement pour manger, préfère s’exprimer avec son corps plutôt qu’avec des mots, cache des objets sous terre, utilise la duperie et brise une amitié pour trouver un emploi… Même la façon dont Rosetta se déplace dans les plans où elle doit traverser une grande route pour rejoindre le camping où elle réside n’est pas sans rappeler un animal sauvage égaré.
Pour suivre au mieux la nervosité de leurs personnages, les Dardenne utilisent ce qui fera leur style : une caméra portée, au plus prés des acteurs, prés à saisir chacun de leur sursaut et convulsion. Ici pas de pathos et le naturalisme de l’ensemble ne laisse pas le temps à une atmosphère complaisante de s’installer. Tout passe par les faits, par l’énergie du désespoir : c’est l’humain qui est au centre du film.
Il est intéressant de noter l’apparition dans les années qui suivirent la parution du film en Belgique du Plan Rosetta, nommé d’après le long métrage, visant à favoriser l’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi en leurs procurant une expérience professionnelle dans les 6 mois suivant la fin de leurs études. Quand la fiction remue profondément la réalité !
La palme fut attribuée par David Cronenberg, président du Jury cette année la, qui n’est pas le cinéaste le plus impliqué dans le cinéma social. Il est à espérer que prés de 10 ans plus tard, le gros Burton saura récompenser à son tour un film aussi fort…


























