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avril 2010

Rosetta – Jean Pierre & Luc Dardenne

Aux yeux du grand public le cinéma belge contemporain présente deux facettes principales. D’un côté l’humour avec Bouli Lanners ou le comique quasi-expatrié Benoit Poelvoorde. De l’autre, son extrême opposé : des films sociaux et humanistes, incarnés par Lucas Belvaux (plus particulièrement son avant dernier : La raison du plus faible) et bien entendu les frères Dardennes, cinéastes incontournables et auréolés de succès : 2 palmes d’or en l’espace de 6 ans suivi d’une palme du scénario 3 ans plus tard, forcément ça ne passe pas inaperçu.

Rosetta, sortie en 1999, permis aux deux Frères d’obtenir leur première palme. Une victoire contestée à l’époque lorsque tout le monde attendait l’espagnol – véritable arlésienne du palmarès – Pedro Almodovar.

Ici pas de soleil Madrilain. Non, juste la Belgique dans toute sa froideur. Une jeune fille, Rosetta, 18 ans à peine, perd son emploi. Vivant dans une caravane avec sa mère alcoolique, c’est le début d’une lutte pour tout simplement exister et ne pas se retrouver définitivement exclue. Car c’est bien cela le sujet des frères Dardennes : les marges extrêmes de la société capitaliste. Que faire quand tout lâche, quand il n’y a plus rien à quoi se raccrocher ? Bien sur, les Dardennes prennent un cas particulièrement désespéré mais c’est bien cette dernière limite qu’ils veulent imager. Pour eux, fictionnaliser la situation matérielle de Rosetta leur permet de voir les questions morales qui se posent. Cette démarche me fait irrémédiablement penser à l’artiste espagnol (comme quoi, l’Espagne n’est jamais loin de cette chronique) Santiago Sierra.

Pour les personnes ignorant qui est Santiago Sierra, quelques mots sur son travail : Sierra est dit artiste altermondialiste. Il est connu depuis des années pour faire réaliser des performances humiliantes aux personnes les plus démunies de la planète. Il paye au minimum légal ou par un simple shoot d’héroïne des travailleurs immigrés, des sans papiers, des prostitués… afin qu’ils se fassent tatouer une ligne dans le dos, se fassent enfermer 360 heures durant dans un minuscule espace, portent une lourde planche à bout de bras… Ces œuvres radicales sont bien entendu choquantes. La première réaction, quand on est découvre le travail de Sierra, est généralement le rejet intégral. Évidement. Mais à mon sens tout l’intérêt de son travail est dans ce qu’il matérialise : les franges extrêmes du système capitaliste et ce qu’il a de plus détestable. Jusqu’où un sans papier est près à aller pour une misérable somme d’argent ? Quelles sont les limites du système poussé à l’extrême ? Quand la question de la survie est en jeu à quels points le système peut-il dériver ? Ta dignité contre une poignée de pièces.

Ce rapprochement entre les Dardennes et Sierra s’arrête là. Bien entendu, rien de commun dans l’esthétique ou dans la démarche. Juste dans le sujet de leurs travaux. Avec ce film, les Dardenne montrent l’animalité ressortant de l’être humain dès que sa survie entre en jeu. Car ce qui saute immédiatement au visage est l’incroyable bestialité émanant du film et plus particulièrement du personnage principal joué par Emilie Dequenne (dont il s’agit de la première apparition à l’écran) . Celle-ci pèche illégalement pour manger, préfère s’exprimer avec son corps plutôt qu’avec des mots, cache des objets sous terre, utilise la duperie et brise une amitié pour trouver un emploi… Même la façon dont Rosetta se déplace dans les plans où elle doit traverser une grande route pour rejoindre le camping où elle réside n’est pas sans rappeler un animal sauvage égaré.

Pour suivre au mieux la nervosité de leurs personnages, les Dardenne utilisent ce qui fera leur style : une caméra portée, au plus prés des acteurs, prés à saisir chacun de leur sursaut et convulsion. Ici pas de pathos et le naturalisme de l’ensemble ne laisse pas le temps à une atmosphère complaisante de s’installer. Tout passe par les faits, par l’énergie du désespoir :  c’est l’humain qui est au centre du film.

Il est intéressant de noter l’apparition dans les années qui suivirent la parution du film en Belgique du Plan Rosetta, nommé d’après le long métrage, visant à favoriser l’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi en leurs procurant une expérience professionnelle dans les 6 mois suivant la fin de leurs études. Quand la fiction remue profondément la réalité !

La palme fut attribuée par David Cronenberg, président du Jury cette année la, qui n’est pas le cinéaste le plus impliqué dans le cinéma social. Il est à espérer que prés de 10 ans plus tard, le gros Burton saura récompenser à son tour un film aussi fort…

Bulles Croisées #2

Col Blanc – Giacomo Patri


En ouvrant cet ouvrage je pensais avoir à faire à une découverte totale. Pourtant durant la lecture une des images (celle en orange ci-dessous), je me suis rappelé que ce livre était régulièrement cité dans les textes retraçant l’histoire de la bande dessinée. La première édition datant de 1940 est le fruit de plusieurs années de travail, l’ouvrage fut réédité en 2007 aux éditions Zones.

Col Blanc est un ouvrage « historique », véritable roman graphique (aucun texte, tout passe par les image) réalisé entièrement au « papier gratté ». Visuellement superbes, ces images aux contrastes forts sont incroyablement explicites, ce qui rend le récit d’autant plus fluide et compréhensible. Un vrai tour de force.

L’histoire est celle de la crise de 29 aux États-Unis et plus particulièrement de ses conséquences sur les travailleurs. Rétrospectivement ce livre apparait comme un véritable témoignage, la mémoire de toute une époque dans la quelle il est profondément encrée : sa première diffusion massive fut possible grâce à la CIO, le plus grand syndicat américain voyant probablement dans le livre de Patri une forme de propagande appréhendable par tous.

Pour les plus curieux, le livre est même disponible entièrement en ligne sur le site de l’éditeur (cela ne semble pas fonctionner correctement sur Firefox. Par contre pas de soucis avec Safari).

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Kid Congo – Loustal & Paringaux


A l’inverse, je crois que cet ouvrage est considéré comme un classique de la bande dessinée. Ce livre porte le nom de son personnage principal dans le quel Joseph, aka Kid Congo, est un esclave noir dans une colonie française. Amant de la femme de son maitre il est emmené de force à Paris ou il subira les pires mésaventures.

L’histoire inouïe de ce personnage aurait pu être bien meilleure et captivante si elle avait été desservi par une narration plus fluide et par un dessin plus souple. Un traitement moins droit, moins sage et laissant tout simplement plus de place à la vie n’aurait pas été de trop.

Au final j’ai plus eu l’impression de lire le story board d’un film en devenir (quasiment chaque case est accompagné d’un texte venant l’expliquer, la souligner) qu’une bd de grande envergure. Dommage il y avait matière à faire un ouvrage faramineux.

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Frank – Jim Woodring


Frank est un personnage que je connaissais de vu et de nom mais dont je lisais un recueil pour la première fois.

Personnage fétiche de Jim Woodring, Frank est un chat anthropomorphe.  Il évolue dans un univers muet et surréaliste entouré de personnages récurrents (un homme porc, une poule pyramidale…) et de créatures étranges (des espèces de vers flottants aux motifs orientaux, comme sur la couverture). C’est un peu Mickey Mouse meet Buster Keaton meet Dali.

Les histoires sont généralement absurdes voir complétement sans queues ni têtes et se concluent parfois par une phrase venue de nul part tel que « Merci de votre approbation » ou « Ça ne s’est pas passé autrement ! ».

A première vue l’ouvrage est très déstabilisant mais les lecteurs les plus intrigués et attentifs se laisseront finalement happer par cet univers décalé et rafraichissant. A noter qu’il existe un tome 2 également paru chez L’association de tout aussi bon niveau que le premier (voir meilleur ?) et proposant quelques histoires en couleur.

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A l’horizon – Chihoi

Chouette découverte grâce à l’éditeur suisse Atrabile, maison d’édition toujours surprenante et intéressante

Chihoi est un jeune auteur, leader de la très active scène Hong Kongaise au côté d’artistes comme Seeman Ho et Ted Yeung.

A L’Horizon est un recueil de différentes histoires courtes de Chihoi. Son dessin très minimal et le nombre réduit de textes nous plongent dans un univers mystérieux et onirique. Un style à part que je suis content d’avoir croisé. J’espère avoir l’occasion de lire d’autre de ses ouvrages ou ceux d’autres auteurs de son groupe.

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HP 1. L’asile d’aliénés – Lisa Mandel


Ce tome 1 est un recueil de souvenirs de jeunes infirmiers (les parents de l’auteur et certains de leurs amis) dans le milieu de l’internement psychiatrique dans les 70s : de leur recrutement jusqu’à leur premières prises de position.

Parfois drôle mais le plus souvent glaçant, c’est le genre de témoignages que je pense être assez unique, en tout cas sous forme de bande dessinée. L’ouvrage est construit comme un enchainement de petites anecdotes. On pourrait se demander si une narration plus filée ne serait pas plus valorisante pour ces témoignage. Mais au final le tout s’enchaine très bien et permet d’éviter toute affabulation et inventions nécessaire à la conduite d’un récit.

Avec les prochains tomes qui devraient logiquement porter sur des époques ultérieurs, cette série d’ouvrages devrait se révéler comme un formidable témoignage sur l’évolution de la pratique de la psychiatrie en France.

Petite analyse subjective des sélections de Cannes 2010

Maintenant que toutes les sélections, ou presque, pour le Festival de Cannes 2010 sont connues, jetons un petit coup d’œil sur ce qui attend les milliers de journalistes débarquant chaque année sur la French Riviera.

Tout d’abord un mot sur les affiches de cette édition :

Sérieusement ? Qu’est ce que c’est que ce truc ? Juliette Binoche en noir et blanc écrivant Cannes en light painting sur un fond bleu-gris tout fade ? Rien de très attirant dans l’identité visuelle de cette année. Binoche en 2000 oui on veut bien, mais dix ans plus tard, entre deux âges, même pas MILFisante ! Quant au light painting  c’est une technique aussi dépassée sur le plan créatif (Picasso l’utilisait déjà en 1949 dans les pages de Life) que esthétique (revenu à la mode au début des années 2000, ça ne fait pas trop « entrée dans une nouvelle décennie »).

Nous sommes donc loin des affiches des deux éditions précédentes où mystère et élégance, aux accents libidineux, étaient au programme à l’époque. Forcément avec une image de L’avventura en 2009 et une photographie de David Lynch en 2008, le niveau était tout autre.

La Quinzaine des Réalisateurs s’est quant à elle offerte le luxe d’un nouveau logo. Il vient s’intégrer parfaitement sur l’affiche 2010, pétillante d’espièglerie et de fraicheur. La photo a pour auteur Claudine Doury, célèbre pour ses reportages en Europe de l’Est.

Notons également l’enthousiasmante affiche de la Semaine de la Critique où un jeune couple quitte la pesanteur. Une continuation logique sur la touche de légèreté de l’an passé collant si bien à l’esprit découvreur de cette sélection.

Nous ne  vous ferons pas l’affront d’énumérer une fois de plus la liste complète de la sélection officielle, disponible un peu partout sur le web. A mes yeux les deux films les plus excitants du palmarès sont ceux du thaïlandais Apichatpong Weerasethakul avec Uncle Boonmee who can recall his past lives et de l’iranien Abbas Kiarostami avec Copie conforme. Deux réalisateurs déjà récompensés par le festival (Prix du jury en 2004 pour le premier et Palme d’Or en 1996 pour le deuxième). Pourquoi eux ? Je suis curieux de savoir ce que peut faire Kiarostami avec une actrice de renommée internationale (Juliette Binoche) en tournant pour la première fois loin de son pays (et plus exactement en Toscane). Pour Chapichatpong, il est en premier de mon top film des années 2000-2010 avec Blissfully Yours et sa très belle expo/installation « Primitive » au musée d’Art Moderne de Paris à laquelle ce film est lié m’a tout simplement mis l’eau à la bouche.

Le reste de la sélection n’est guère attrayant même si l’on est en droit d’attendre de bonnes surprises de la part de Xavier Beauvois, de Mathieu Amalric revenant derrière la caméra ou encore par pure curiosité de Un Homme qui crie de Mahamat Saleh Haroun, film originaire du Tchad et seul film africain de la sélection, continent trop rarement présent sur les écrans. Autre fait notable : pour changer il n’y a qu’un seul film américain en compétition : Fair Game de Doug Liman. Espérons que son nouveau film soit plus intéressant que ses deux précédents : Mr & Mme Smith et Jumper, des créations à priori pas très orientées croisette…

En réalité, tout mon intérêt se porte cette année sur la sélection parallèle « Un Certain Regard » qui ressemblerait presque plus à une compétition officielle… On y retrouve les films de deux « ancêtres » incontournables du cinéma : le nouveau Godard Film Socialisme et O Estranho Caso de Angélica de Manoel de Oliveira qui fêtera ses 102 ans à la fin de l’année ! A leur côté le tout jeune canadien Xavier Dolan, révélation de la Quinzaine des Réalisateurs 2009 avec J’ai tué ma mère, revient avec une romance nommée Les Amours Imaginaires. Entre ces deux extrêmes, nous avons droit à des noms aussi intéressants que le coréen Hong Sangsoo ou l’un des principaux réalisateur de la « nouvelle vague allemande » Christoph Hochhäusler.

Une grosse partie de mes espoirs pour 2010 se basaient sur la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs. En effet la cuvée 2009 avait réservé son lot de surprises et de pépites avec : Les Beaux Gosses de Riad Sattouf, La Terre de la Folie de Luc Moullet, Le Roi de l’Évasion de Alain Guiraudie, Ne Change Rien de Pedro Costa, Tetro de FFCoppola… Cette année malheureusement rien d’aussi sexy. La faute au nouveau délégué général, Frédéric Boyer ? Non, je ne pense pas : le choix de sélectionner 11 premiers films permettra à cette édition d’être remplie de découvertes. Parmi les synopsis ayant filtré certains mettent même l’eau à la bouche. Je pense au documentaire Benda Bilili ! portant sur le groupe de musique africaine Staff Benda Bilili très apprécié en ces pages ou à La Casa Muda, film d’horreur uruguayen ayant été tourné avec un appareil photo numérique en un seul plan séquence de 1h12. Du côté des séances spéciales, sont à noter un nouveau projet du documentariste américain Frederik Wiseman s’intéressant à un club de boxe (je tiens à signaler que ce réalisateur s’opposant à toute sortie de ses films sur DVD, il ne faut pas manquer une de ses diffusion) et dans la sélection des courts métrages une réalisation de Louis Garrel passant derrière la caméra avec Petit Tailleur.

De bonnes surprises sont donc à attendre mais l’on regrettera tout de même deux grands absents tant attendus et ne répondant présent nul part sur la croisette : Tree Of Life de Terrence Malick et le nouveau Vincent Gallo. Dommage.

Enfin, il me reste à évoquer la Semaine de la Critique. Il est toujours plus délicat de donner un avis sur cette sélection puisqu’elle se concentre sur de tout jeunes talents en présentant leur premier ou au maximum deuxième film. Mais je fais confiance au sélectionneurs qui ont permi de découvrir en 49 éditions des noms aussi prestigieux que Jacques Rozier, Jean Eustache, Jean Marie Straub, Bill Plymton, Chris Marker, Ken Loach et Arnaud Desplechin. Si je ne devais retenir qu’un film au pitch attirant, il s’agirait sans doute du long métrage franco-suédois Sound Of Noise dans le quel un groupe de musicien décide de se servir de la ville comme instrument de musique géant…

Je tiens également à souligner la compétition court métrage de la Semaine de la Critique révélant chaque année son lot de surprises. L’an passé les sélectionneurs avaient visé particulièrement juste avec le court métrage lorrain C’est gratuit pour les filles qui s’est retrouvé auréolé du césar du meilleur court métrage ainsi qu’avec le court d’animation Logorama qui quant à lui a décroché l’Oscar du meilleur film d’animation, excusez du peu ! 2010 fait d’ailleurs la part belle à l’animation avec 3 films sélectionnés sur 7, mais nous ne doutons pas que l’ensemble des choix sera de bon niveau.

Dernière chose absolument notable : la séance qui me semble la plus attirante de tout Cannes 2010 aura lieu lors d’une séance spéciale de la Semaine de la Critique. Il s’agit de Rubber le nouveau film de Quentin Dupieux, auteur de l’énormisisme OVNI Steak et créateur de musiques tout aussi géniales sous le pseudonyme Mr.Oizo. Ce film au pitch complétement foutraque racontera l’histoire d’un pneu tueur, décidé à venger toute sa famille qu’il a vu périr dans un incendie. Oui vous avez bien lu, d’un pneu tueur. De surcroit, les images du teaser que je vous propose juste après sont superbes. Autant dire que j’en frémis d’avance…

Browzing da intraweb #A

Avec Browzing da intraweb commence une série d’articles permettant aux membres de Pocket Welt de cultiver leur geekisme latent. En bon chiffonniers numériques nous empilerons ici le meilleur et le pire du web dans toutes ses discordances.  Rocambolesque, admirable et détonnant sont nos seuls mots d’ordre. Attention, ça pique…

The Society of the Spectacle (Now in 3D) – Pascual Sisto

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Hamaca Paraguaya – Paz Encina

Pour le 7ème art, la seule vraie matière est le temps.  Ce n’est pas l’espace ou le jeu des comédiens mais bien le temps, véritable bloc à sculpter. Par sa pellicule défilante et évanescente, chaque film le matérialise à sa façon avec plus ou moins d’intérêt et de justesse.

Le temps, notion au combien malléable et insaisissable, est au centre de Hamaca Paraguya, long métrage paraguyen sorti en 2006 et présenté dans la selection « Un Certain Regard » à Cannes. Au cœur d’une foret vivent Ramón et Candida, un couple de vieux paysans. Ils attendent le retour de leur fils parti à la guerre et dont ils sont sans nouvelles.

Il est difficile de parler de ce film tant Hamaca Paraguya est  sensoriel et doit se vivre pleinement, dans toute sa temporalité. Le temps, l’attente. Le vent souffle, l’orage gronde dans le lointain, les oiseaux piaillent, un chien s’énerve. Tout est là, dans la fragilité du monde. Dans tout ce qu’il est, ce qu’il était et ce qu’il pourrait être. Quelques échanges se font entendre : que faire pour soulager l’attente de ce fils qui ne revient pas et dont il ne reste que d’impalpables résurgences ? L’espoir, la résignation, le souvenir.

Mais ces échanges ont-ils vraiment lieux ? Ne sont ils pas les échos d’un passé qui ne veut pas nous quitter ? Ne sont-ils pas simplement intérieurs ? Ou rêvés ? Ici les silences sont aussi forts que les mots. Si ce n’est plus. « Le cinéma sonore à inventé le silence » nous dit magnifiquement Bresson. Ce renversement malicieux n’a jamais été aussi vrai. Le silence, signe de tension autant que d’apaisement. Le silence, source de tout les possibles. C’est dans ce silence (jamais complet, la nature est omniprésente) et cette attente que tout se joue. Tout peut y naitre, autant qu’y disparaître. Ces instants perdus où l’on ne fait rien, coincé entre deux actions, entre deux nouvelles. Ces moments ou quoi que je fasse, je suis obligé de patienter et de me rendre compte de la temporalité dans la quelle j’existe. Ce film est l’exacte illustration du « verre d’eau sucrée » de Bergson, doublé d’une croyance en l’éventuelle et le « peut être ». Et cette illustration est dotée d’une pudeur et d’une radicalité qui transforme Hamaca Paraguaya en une tragédie universelle.

Dans le dernier plan, la nuit tombe peu à peu. Le couple se retire. La pénombre engloutie la forêt, le vent se lève, on ne distingue plus grand-chose. Fondu au noir. Les gouttes se font entendre. La pluie, que l’on a elle aussi attendue toute la journée, sera notre seule certitude.