Il y a les concerts auxquels on se rend avec enthousiasme, curiosité ou scepticisme. Et puis il y a les concerts que l’on attend fébrilement, repassant méticuleusement chaque détail en revue pour se rassurer de n’avoir rien oublié, paniqué à l’idée de ne pas pouvoir s’y rendre pour une quelconque raison; la venue à De Kreun de Mount Eerie alias Phil Elverum faisait partie pour moi, vous l’aurez compris, de la seconde catégorie. Figure emblématique d’une scène folk qui gravite autour de la ville d’Olympia et de son label phare K Records, il mène depuis un peu plus d’une dizaine d’année une carrière solo aussi foisonnante que fascinante. Adepte du changement, il se fit connaître dans un premier temps grâce à quelques albums assez géniaux sous le doux nom de The Microphones puis rebaptisa son projet musical en Mount Eerie à la suite d’une retraite au cœur de l’hiver norvégien. Mt. Eerie, c’est aussi le nom de la montagne qui surplombe sa ville d’origine Anacortes, et j’imagine que le plat pays doit drôlement le dépayser (Phil, on échange quand tu veux !).
Après une petite bière pour se mettre en jambes et une brève flânerie au milieu de la foire qui crache du Boys, Boys, Boys, nous finissons par trouver De Kreun bien cachée entre deux manèges. J’ai vraiment été surprise du peu de monde présent dans la salle ce soir là alors que je pensais venir y voir un mythe vivant – c’est d’ailleurs dans ces moments là que l’on se rend compte à quel point internet est une bulle, un microcosme. Mais l’excitation est intacte alors que les canadiens de No Kids ouvrent le bal, et ils ont même sorti robe à fleurs et lunettes retro pour l’occasion. Funky ! Ici, pas de métaphore obscure sur la forêt et les montagnes ; le trio de claviers nous offre autour de la douce voix de Nick Krgovich (Tiens, en écrivant son nom je réalise l’ironie de sa question, « Mais comment est-ce que l’on prononce le nom de cet endroit [Kortrijk] ? ». Très drôle, Nick !) un R&B mâtiné de funk qui se laisse écouter avec délectation. Bon, c’est assez sage et on est très loin d’un show fou dingue à la Funkadelic mais No Kids a le mérite de nous emmener là où l’on ne s’y attend pas.

A peine le temps de se dégourdir les jambes que l’incarnation live de Mount Eerie entame déjà quelques notes. La formation se compose de Phil Elverum à la guitare, Nick Krgovich et Julia Chirka de No Kids aux claviers, deux batteurs ( ! ) et… un gong. Holy fuck. Ca promet d’envoyer du lourd, d’autant plus que le groupe tourne actuellement en Europe avec sous le bras les morceaux du récent Wind’s Poem, ode à « l’érosion et la mortalité » composée dans un style qu’Elverum a joliment qualifié de Black Wooden ; ou quand les sonorités glaciales du black métal rencontrent son folk si singulier.
Alors que les trois quarts de la salle sont encore en pleine pause pipi/bière/clope, Phil Elverum nous annonce du bout des lèvres que le concert va pouvoir commencer. Pas de grande entrée, car ce soir il semblerait qu’il n’y ait que la musique qui compte et ce n’est pas plus mal. Les premières déflagrations se font entendre avec la guitare hurlante de Wind’s Dark Poem qui voit tour à tour Phil Elverum faire face à ses deux batteurs dans une jouissance communicative, puis s’époumoner dans son micro pour finir par imiter le bruit du vent dans un rictus possédé. Génial. Alors que les vagues éthérée du dronien Through The Trees démarrent, je comprend immédiatement que le groupe jouera Wind’s Poem dans l’ordre. Cela atténuera un tant soit peu l’effet de surprise à laquelle s’accoutume tout bon spectateur de concert, mais après tout l’album est excellent et ce soir, il n’y a que la musique qui compte.

La nature jouit d’une place à part entière dans la musique évocatrice et poétique de Mount Eerie, dont les reliefs soniques épousent ceux des montagnes. On se retrouve ainsi baladé entre vallées paisibles et sommets rocailleux, avec comme point de repère la voix délicate de Phil Elverum qui habille son interprétation habitée. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’album regorge de claviers Twin Peaks-iens et autres références à la série de David Lynch, notamment sur le troublant Between Two Mysteries. L’un des temps forts du concert fut également la version frénétique de Lost Wisdom Part 2, référence au morceau du même nom signé Burzum, qui nous a encore donné droit à un face à face d’anthologie entre Phil Elverum et ses deux batteurs endiablés (et le gong).
Après avoir demandé « 500% de révèrbe ! », il pousse l’humilité jusqu’à céder l’interprétation du dernier morceau à Marissa Johnson de No Kids, qui nous livre une reprise terrifiante de la chanson Into The Night de Julee Cruise. Issue de la B.O. de Twin Peaks, bien sûr. Il n’y aura pas de rappel à proprement parler, Phil Elverum nous ayant fait part à l’avance de l’opinion qu’il a de cette coutume apparemment typiquement européenne. Pas grave, il n’y a définitivement que la musique qui compte ce soir, et quelle musique.
Je n’ai aucune idée de la durée réelle du concert mais tout est passé très, très vite. On en ressort avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose d’intense, d’avoir entrevu l’univers d’un artiste dans son monde qui prend un plaisir fou à tenter de nous le faire partager. Et l’on attendra encore patiemment mais fébrilement la prochaine venue de Mount Eerie sur le vieux continent.
Quelques photos du concert de No Kids et Mount Eerie prises par moi-même sont visibles dans la galerie ci-dessous. Enjoy!





ERYKAH BADU
SAM AMIDON
FOREST SWORDS
MASAYOSHI FUJITA & JAN JELINEK



