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mai 2010

Benda Bilili ! – Renaud Barret & Florent de La Tullaye [Cannes 2010]

Après l’énorme coup de l’an passé avec Tetro de Francis Ford Coppola que la compétition officielle avait eu la pédanterie d’ignorer, la Quinzaine des Réalisateurs s’ouvre cette année sur un film en apparence moins exaltant : le documentaire Benda Bilili ! de  Renaud Barret et Florent de La Tullaye.

Enfin… moins exaltant pour le grand public car la rédaction de Pocket Welt attendait cette projection de pied ferme. En effet comme son nom l’indique en partie, ce documentaire s’intéresse à l’histoire du groupe de musique africaine Staff Benda Bilili dont les membres de Pocket Welt sont fans de la première heure. Leur premier album Très Très Fort est sortie en mars 2009 et nous n’avons pas tardé à en acquérir une copie, signe d’amour de taille à l’heure du tout numérique… Les nombreuses dates françaises du groupe nous ont permis d’assister à leur concert à Lille à la fin de l’année 2009.

Cette première rencontre en live nous a permis d’en venir à une évidence : l’excellent niveau du groupe n’est pas de la poudre aux yeux et l’incroyable énergie et joie de vivre se dégageant de chaque écoute se matérialise véritablement sur scène. Quelques mots sur leur musique : il s’agit donc d’un groupe de musique africaine dans la lignée du Soukous, ce genre typiquement congolais qu’ils ont su étoffer et moderniser sans tomber dans les clichés de la world music.

Les deux réalisateurs sont également les producteurs de l’album du Staff. Ils les ont rencontré pour la première fois en 2004 lorsque Barret et de la Tullaye tournaient un documentaire sur les musiciens de rue de Kinshasa. Tombés sous le charme de leur musique, ceux-ci décident de les aider à réaliser un album. Les prises de vues ayant commencé depuis les prémices de l’aventure, celles-ci permettent de se rendre compte de l’incroyable épopée qu’ont vécu ces anciens mendiants et du chemin qu’ils ont parcouru : de la vie dans les rues de Kinshasa jusqu’au succès qu’on leur connaît. Une véritable émotion nait de ce regard rétrospectif : quelle joie de découvrir à l’écran leur triomphe lors de leur premier concert français aux Eurockéenes en juin 2009.

Si l’on pouvait craindre un documentaire au style télévisuel par l’utilisation d’une voix off et de textes  explicatifs sur l’écran, le film arrive fort heureusement à sortir de ces carcans. L’implication des deux réalisateurs impressionne et leur motivation pour monter ce projet (de disque mais également de film) impose le respect : plus de 4 ans de galère. Bon nombre de personnes auraient sans doute baissé les bras, mais il faut croire que la joie de vivre et la motivation des membres du Staff, malgré les très grosses difficultés qu’ils ont pu rencontrer, est contagieuse. De surcroit les deux réalisateurs savent par moment laisser la musique de côté afin de nous faire rentrer dans la réalité africaine, captant des échanges évoquant une vision fantasmée de l’Europe jusqu’au contexte politique congolais. A noter également l’excellent choix d’avoir sous titré les chansons, ce qui permet de découvrir les magnifiques textes du Staff remplis d’humanité qui nous étaient jusqu’à présent incompréhensibles.

Mêlant habillement musique et vision humaniste (pas dénué d’humour de surcroit), Benda Bilili ! s’avère être un documentaire fort et émouvant. Étape supplémentaire dans le triomphe de ceux voulant devenir « le groupe de handicapés le plus célèbre du monde » ce film est à ne pas rater lors de sa sortie dans les salles française en septembre 2010 !

Expositions parisiennes du moment

Petite review de trois expositions parisiennes actuellement ouvertes au public.

Commençons cet article avec l’exposition proposée à La Maison Européene de la Photographie depuis le 14 avril. Soyons direct : cette exposition est la pire vue depuis… longtemps. Pour ne pas paraitre trop négatif, c’est bien la première fois que je ressors aussi mécontent de la MEP. Ici ce n’est pas l’accrochage qui est mauvais -celui-ci est toujours similaire, classique et efficace- mais bien les artistes sélectionnés et présentés, allant du médiocre au consensus mou.

Commençons par l’une des deux rétrospectives proposées, celle du photographe italien Mimmo Jodice. En toute honnêteté celui-ci m’était jusqu’à présent inconnu. Et là où certains semblent voir une photographie d’avant garde je n’arrive à voir qu’un classicisme patenté. Sa principale série présentée se concentre sur des photos de sculptures et d’architectures italiennes, accumulant clair-obscurs et flous atmosphériques. Dur dur de se défaire d’un pays à la culture artistique antique aussi forte et n’est pas l’Arte Povera qui veut… Ses autres séries se concentrent sur la nature, la mer ou la ville de Naples et ne sont malheureusement pas beaucoup plus enivrantes. Bien entendu tout n’est pas à jeter, loin s’en faut et quelques clichés sortent bien sur du lot. La décennie 90 semble être celle ayant le plus réussi à l’auteur, jouant plus sur la forme et l’atmosphère que sur la photo « cliché » et prévisible.

La deuxième rétrospective présentée se concentre sur l’artiste français Philippe Perrin. Je ne m’attarderai pas car cet étage est tout simplement catastrophique : où quand la MEP veut jouer au musée d’art contemporain (ce qu’elle avait déjà tenté à l’automne 2009 en présentant un étage nommé « @rt Outsiders, l’art des environnements extrêmes » dont l’intérêt -du moins en ce lieu- laissait également à désirer). Nous avons le droit ici à une pseudo réflexion sur l’imagerie et la panoplie du gangster, mélangeant photo(-montage) kitchissime, sculpture/agrandissement d’objet et rock’n'roll true rebelle à fond les ballons. Un mélange piteux que l’on n’hésitera pas à parcourir quatre à quatre. J’imagine aisément le discours de l’artiste tentant d’expliquer combien son agrandissement x100 d’une couronne d’épine transposée en fils barbelés est une expression sulfureuse de son imaginaire décalé et hors norme. Pitié…

Je propose tout simplement de passer la salle consacrée aux photographies équestres de Antoine Poupel. Semblant toujours prise du point de vue du public, celles-ci peinent à convaincre et ne laissent malheureusement rien voir de la vie de la troupe du théâtre équestre de Bartabas que l’artiste déclare suivre depuis 20 ans. Il s’agit pourtant d’un thème largement traité et nous lui préfèrerons les photos de Umbo, Weegee ou encore Diane Arbus. Gageons que ses images intéresseront au moins les passionnés d’équitation, ce qui n’est malheureusement pas mon cas.

Enfin, le sous sol nous propose la première rétrospective du photographe suisse Michael von Graffenried. Spécialisé dans la photographie de reportage, ce photographe est réputé pour avoir modernisé le genre. Malheureusement, les images que ce dernier réalise me semblent peu convaincantes. Pratiquant la photographie panoramique depuis le début des 90s cette méthode semble être la spécialité de von Graffenried. Cette technique est ventée par les textes explicatifs de l’exposition comme permettant de « plonger le spectateur au cœur de l’évènement » et « d’objectiver le monde, sans aucune recherche de dramatisation ». Si effectivement l’effet d’immersion est immédiat et intéressant, l’absence de dramatisation me parait complétement biaisée : quoi de plus dramatique, de plus exagéré, qu’un visage déformé par un grand angle et des perspectives explosées en tout sens ? Non vraiment, j’ai comme un doute …

Si ses productions photographiques ne font pas mouche, Michael von Graffenried devient plus intéressant dans l’ensemble de la démarche qu’il met en place :  les sujets qu’il aborde sont peu traités comme celui de longue haleine réalisé au cœur d’un camp naturiste au bord du lac de Neuchâtel. Le choix de diffusion de ses images rentrent dans une démarche très contemporaine : suite à la censure d’une série de photos réalisée au Caire, celui-ci a choisit de les montrer sur le toit d’immeubles où vivent les populations les plus pauvres. Avec le même esprit contestataire, pour sa série sur un couple de toxicomanes, Graffenried a loué des panneaux publicitaires dans de grandes villes suisses afin d’afficher sa série.

Au final la pièce la plus intéressante proposé pour Graffenried est… une vidéo. C’est une pratique complémentaire de plus en plus courante chez les photographes et donnant à voir des créations plus ou moins pertinentes. La vidéo présentée ici a été réalisée en parallèle du sujet sur le couple de toxicomanes. Alors que les photos peinent à convaincre, les images vidéos extrêmement crues et sans fard interpellent immédiatement. Au point qu’après une dizaine de minutes de projection je me suis senti obligé de quitter la salle, pris d’incessant haut le cœur face a la réalité tragique des deux junkies. Impressionnant.

Pour finir ce billet sur une note positive, évoquons la salle la plus petite de la MEP située derrière le bar-restaurant et généralement consacrée à de jeunes artistes ou à des projets plus expérimentaux. Est accrochée ici une série nommée « Les Excitables » de Sérvulo Esmeraldo. Plus que des photos, il s’agit de véritables pièces d’art contemporain que l’on pourrait tout à fait inscrire dans la mouvance belge actuelle de Ann Veronica Janssens ou Edith Dekindt mais datant pourtant de… 1967. Sous une couche de plexiglas sont disposés de très légers bâtonnets : en déplaçant sa main sur le plexiglas le public crée un mouvement délicat sur les bâtonnets. Amusant et poétique !

A éviter voir jusqu’au 13 juin 2010.

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En parallèle de l’exposition sur Lucian Freud au Centre Pompidou, dont nous vous parlerons prochainement, vient d’ouvrir l’exposition Dreamlands.

L’exposition part du fameux Dreamland, premier parc d’attraction au monde ouvert en 1904 aux abords de New York et de l’exposition universelle de Paris de 1889 faisant basculer l’évènement de la pédagogie scientifique à l’espace ludique. Ces deux étapes se posent comme l’origine d’une architecture du divertissement, du sensationnel et du rêve (préfabriqué). Il est ainsi intéressant d’apprendre que des artistes aussi renommés que Brancusi, Léger ou encore Breton raffolaient des foires et de leurs attractions.

La thématique est donnée et sera explorée durant la quinzaine de salles que compte l’exposition : comment le rêve d’inventeurs-créateurs ont pu se concrétiser dans le monde des loisirs et inversement, comment ces mondes fantasmagoriques ont pu influencer l’environnement dans lequel s’inscrit la vie réelle. Passionnante interrogation que ces aller-retours incessant entre amusements idéalisés et normes urbaines quotidiennes. Telle une mise en abime à l’échelle 1:1ème nous apprenons que l’architecture du très sérieux Centre Pompidou dans le quel nous nous trouvons est basée sur le projet inabouti du Fun Palace de Cedric Price, originellement pensé comme « un laboratoire du plaisir adapté aux besoins de la société du loisir ». Comme quoi…

Las Vegas, Disneyworld et Dubaï sont autant d’exemples concrétisés que d’étapes dans l’exposition. A sa façon, chacun de ces endroits proposent une manière de voir l’amusement et la démesure ; il est  aussi intéressant de voir les doubles maléfiques négatifs qui en ont découlé… Ainsi Las Vegas et son pastiche d’architecture international (« La colonisation du réel par la fiction » nous dit le guide de l’exposition) participe à l’exportation des clichés et à l’instauration du décor comme seul espace de vie. De même Disneyworld dont l’entrée est conçue selon une ville typique américaine (la fameuse « Main Street USA ») a à son tour servi de référence pour des villes moyennes, aseptisées et sans âme… C’est toute la question du tourisme moderne de masse qui est alors posée : les vacanciers s’intéressent-ils vraiment au pays dans lequel ils séjournent ou ne sont ils qu’à la recherche que du « façadisme » vu sur carte postal ?


Il ne faut cependant pas oublier que, Centre Pompidou oblige, l’exposition est davantage tournée vers l’art que vers l’urbanisme pur et est parsemée d’œuvres d’artistes -majoritairement contemporains- aimant à jouer avec ces différents mondes fantasques. Parmi les plus connus nous avons droit aux incontournables photos de Martin Parr à Las Vegas, une photo de l’emblème Hollywood recrée en Sicile par Maurizio Cattalan, des extraits du film The World du cinéaste chinois Jia Zhang Ke ou encore des images du pavillon « Le Rêve de Venus » construit par Dali pour la Foire Internationale de New York de 1939. En plus de ces grosses pointures sont également présents des œuvres et des artistes moins renommés comme les reconstitutions minimalistes de lieux mythiques par Joachim Mogarra ou le ville portatives de Yin Xiuzhen.

L’originalité de la thématique ainsi que la richesse et la diversité de l’accrochage proposé (la catalogue parle de plus de 300 œuvres s’étendant de la vidéo à la sculpture en passant par l’installation et le collage) me pousse à vous inciter à faire un tour à Dreamlands présenté jusqu’au 9 aout 2010.


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Attiré par les noms présents sur l’affiche ci-dessus (Ann Veronica Janssens, Richard Deacon, Orlan, et Jean Luc Moulène) je me suis rendu à l’exposition « En Mai Fais Ce Qu’Il Te Plaît ! » dans un lieu qui m’était inconnu : Le Musée Bourdelle dans le quinzième arrondissement de Paris.

Situé dans ses anciens ateliers, le musée est originellement consacré au célèbre sculpteur français Antoine Bourdelle. La visite est également l’occasion de découvrir ou de revoir ses créations. En effet l’exposition En Mai Fais Ce Qu’Il Te Plaît cherche à mettre en dialogue des œuvres d’artistes européens contemporains avec des pièces plus traditionnelles en leurs faisant partager le même espace. Si ce mode d’exposition semble à la mode (souvenons nous par exemple de Jeff Koons à Versailles) et a pour ambition officielle de créer un dialogue entre les époques, il est également imaginable que ce type d’évènement soit mis sur pied afin de relancer la fréquentation d’un musée dont le public doit sans doute peiner à se renouveler.


Mais point de mauvais esprit car l’ensemble de l’exposition s’avère très intéressant. Tout d’abord parce que l’exposition à la bonne idée de présenter des œuvres très récentes -beaucoup sont même de 2010- et s’inspirent de façon plus ou moins évidente du lieu ou de l’artiste (Antoine Bourdelle). On ne tombe donc pas dans le bête et facile copier-coller que l’on était en droit de redouter. De surcroit les travaux présentés sont généralement de bon niveau. Les juxtapositions les plus intéressantes concernent bien entendu les sculptures. Les formes molles de l’artiste de l’Arte Povera Jannis Kounellis ou encore les structures rigides de l’anglais Chris Deacon viennent magnifiquement mettre en lien l’évolution de la pratique et de la démarche sculpturale. Remarquons également la vidéo Face to Face de Tania Mouraud. Dotée d’une superbe bande son très travaillée, la vidéo cherche à dégager la beauté industrielle d’une immense décharge. Celle-ci est adroitement située dans la dernière salle du musée, obligeant le spectateur à faire demi-tour et jouant ainsi avec l’idée de rebut et de terminus. Le point le plus faible de l’exposition réside en l’œuvre de Ann Veronica Janssens, un des noms qui m’avait pourtant le plus aguiché, s’intégrant assez mal, pour ne pas dire pas du tout, au reste de l’exposition. Dommage.

Pour conclure, je désire évoquer l’installation in situ L’Ile au trésor de l’artiste Claude Lévêque. Celui-ci a choisit de s’installer en sous sol, dans la réserve des moules des statues de Bourdelle : un lieu habituellement fermé au public. L’artiste  y travaille l’éclairage et le son afin de jouer sur l’étrangeté qui se dégage du lieu. Il renforce de cette façon les figures étranges que l’on peut y croiser (et habituellement invisible pour le plus grand nombre). Si l’on fait abstraction d’un gardien/guide un peu trop collant, le jeu sur l’immersion horrifique et angoissante dans ce lieu poussiéreux est une franche réussite.

Malgré un nom qui pourrait prêter à confusion, l’exposition reste ouverte jusqu’au 19 septembre 2010.

Musicbox: Mai

Musicbox, deuxième session. Ce mois-ci c’est ambiance tropicale et enfumée dans les chroniques avec le retour vers le futur de Sun Araw, les collages syncopés de Ras G et le groove bruitiste de Mi Ami. Le cocktail idéal pour soulager des allergies printanières, j’en suis sure.

SUN ARAW

On Patrol

[Not Not Fun, 2010]

Je vous avais déjà parlé le mois dernier du rock psychédélique de Sun Araw pour vous décrire Forest Swords. Ce n’était pas forcément la référence la plus limpide, mais puisque le hasard fait bien les choses j’ai décidé de profiter de la sortie récente de On Patrol pour peut-être vous faire découvrir le projet du moustachu californien. Sun Araw – vous aurez reconnu la référence à Sun Ra, spectre lunaire dont l’avant-gardisme semble bourgeonner dans l’esprit de beaucoup d’artistes aujourd’hui – est le projet solo de Cameron Stallones, qui exerce également ses talents de guitariste chez les psychédéliques Magic Lantern. En quelques mots, la musique de Sun Araw, immergée dans des nappes de synthés et d’écho, donne l’impression de sortir tout droit d’un trip hallucinatoire digne d’un Lee Scratch Perry qui aurait bu une grande tasse de Drone pour redescendre.

On Patrol, qui succède à l’excellent Heavy Deeds, serait une forme d’album concept autour d’un flic du futur – pour preuve, les titres sans équivoque (Beat Cop, Deep Cover…) mais surtout le superbe artwork signé Stallones lui-même illustrant ce qui pourrait bien passer pour une version Blaxploitation de Blade Runner. Il se dégage des longs morceaux de On Patrol une moiteur, comme si la jungle tropicale avait élu domicile en plein centre-ville poisseux et les gangs avaient été remplacés par des tribus amazoniennes mystiques. Les interjections d’un Stallones manifestement intoxiqué viennent parfaire l’improbable tableau d’un voyage cosmique au coeur d’une ville fantôme, ou presque.

Il faut nécessairement un certain temps afin d’apprivoiser l’exotisme de On Patrol et de passer outre l’aspect abstrait et brouillon du disque. Mais une fois les premières appréhensions passées on se surprend à se perdre volontiers dans l’univers déboussolant de Sun Araw. Si voulez avoir un aperçu de ce que peut provoquer l’aura chamanique de Cameron Stallones, allez donc jeter un oeil au clip de Deep Cover ci-dessous qui résume finalement assez bien ces trois paragraphes. On Patrol !

Sun Araw – Deep Cover

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RAS G

El Aylien Part. 1

[Leaving Records, 2010]

J’ai reçu l’autre jour un objet étrange vestige des débris d’une époque révolue, un morceau de plastique blanc percé. Une cassette. En pleine recrudescence depuis quelques temps, le format cassette peu coûteux offre à des petits labels une alternative au digital et une souplesse de diffusion adoptée par Leaving Records, petite structure de L.A. fondée par Matthew Davis qui s’applique à publier les expérimentations électro-hip-hop de quelques bidouilleurs fous. Je n’ai pas encore de lecteur à la maison, mais comme on est tout de même dans les années deux-mille l’objet est livré avec son download code. La nostalgie c’est bien, de là à renoncer à son confort numérique…

Ras G est un beatmaker montant d’une nouvelle scène qui, sous des appellations aussi diverses qu’indiférentiables (glitch-hop, wonky ou space-hop) tente de redéfinir les frontières du hip-hop instrumental et des nouvelles musiques électroniques dans le sillon du label Brainfeeder et de sa figure de proue, Flying Lotus. Bien que ses sorties précédentes soit d’avantage orientées « beats », aussi futuristes soit-ils, on retrouve ici Ras G dans une démarche encore plus abstraite; en effet, El Aylien Part. 1 marque le premier volume d’une série de deux EP conçus comme le fruit d’une exploration sonore du collage et du rythme.

Clairement influencé par le contre-temps du dub et l’improvisation (free) jazz, Ras G découpe et recolle la rythmique de ses beats pour en faire des ovnis électroniques lo-fi aux infrabasses bourdonnantes. Des bribes d’une interview de Sun Ra – encore lui – sont disséminées ici et là, et l’on n’échappe pas à la signature usée jusqu’à l’os du beatmaker qui consiste à balancer le sample « Oh Ras! » un peu partout. Avec seulement 11 minutes de musique originale en plus de deux remix l’écoute passe très vite et l’on se demande bien pourquoi les deux parties n’ont pas été regroupées en un seul EP. Difficile dès lors de s’impregner réellement de l’univers afrofuturiste de El-Aylien Part. 1 tant on reste sur sa faim, mais j’ai tout de même été séduite par le processus de déconstruction des genres engagé par Ras G qui augure beaucoup de belle choses pour la suite. Je terminerai en citant un extrait d’une interview de Sun Ra entendu à la fin de la seconde piste, Discipline09-2:

« I consider myself as being nothing, because if I had the power I would think myself off this planet right now. »

To where?

« Anywhere but here. »

C’est votre jour de chance, l’EP est streamable dans son entièreté sur le site XLR8.

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MI AMI

Steal Your Face

[Thrill Jockey, 2010]

Né des cendres de feu Black Eyes, formation de post-punk noisy de Washington D.C., Mi Ami vient de sortir son second album sur le label Thrill Jockey. Alors que l’année dernière Watersports nous proposait une fusion séduisante bien qu’erratique de noise rock et de rythmes exotiques, Steal Your Face utilise les même ingrédients mais le groupe semble cette fois mieux maîtriser la recette. Ça commence très, très fort dès le premier morceau Harmonics (Genius Of Love) qui voit le trio guitare, basse, batterie déployer une énergie incroyable au service d’une impression d’urgence qui ne serait pas sans rappeler Fugazi ou The Fall.

Outre le talent manifeste de ses musiciens, ce qui fait de Mi Ami un groupe à part c’est aussi la voix et l’interprétation intense de Daniel Martin-McCormick, véritable castrat monté sur piles électriques. Crissements, soupirs ou glapissements ; on peut soit être terrorisé et prendre ses jambes à son cou, ou bien se retrouver complètement envouté par le charme de ces hurlements catharsiques et céder aux incantations homo-érotiques de Latin Lover, le joyaux incontestable du disque sublimé par son solo de guitare 8-bit. Le tempo s’apaise soudainement pendant les huit minutes du spacieux Dreamers, jam dubesque qui pourrait paraître un peu superflu s’il ne nous permettais pas de reprendre notre souffle avant la reprise des hostilités rythmiques dès la seconde moitié du disque, fidèle à la première.

Ce mot me hérisse les poils d’habitude, mais je vais exceptionnellement faire entrave à mon éthique personnelle pour affirmer que cet album groove. Mi Ami a réussi à incorporer à son punk-rock juste assez de funk pour coller à quiconque une envie irrépressible de bouger, danser, sauter et cracher ses poumons en hurlant « I got excited… I FELT SOMETHING!« . Si Steal Your Face ne révolutionne certainement pas la face du rock, c’est l’aboutissement dense – le disque totalise moins de quarante minutes – et sexy d’un mélange des genres implacable.

A noter que Mi Ami passera prochainement par la France: le 30 mai à Lyon, le 31 à Paris et le 1er juin à Lille. Ne les manquez pas, ça vaut le détour.
Mi Ami – Harmonics (Genius of Love) [live]



Dyn Amo – Stephen Dwoskin

Il n’est pas aisé d’écrire un texte sur un film de cinéma expérimental. Ainsi il est souvent impossible de résumer la trame narrative ou encore délicat de parler du réalisateur de par le peu de médiatisation que reçoivent ce genre de créateur. Le texte que je m’apprête à écrire au sujet de Dyn Amo (1972) de Stephen Dwoskin est ainsi une grande première pour moi.

Plus qu’un simple exercice il s’agit d’une véritable envie tant le film m’a paru fort et riche. Dyn Amo pourrait être qualifié de film « expérimentalo-érotico-féministe »… Je pense tout de même avoir du mal à aborder le film frontalement tant, il faut bien l’avouer, il s’y passe peu de choses. Soyons pragmatique : l’essentiel du film se déroule dans un strip-club, des plans plus ou moins serrés s’enchainent et alternent entre la danseuse, le public et les… « interactions » pouvant exister entre ces deux pôles.

Immédiatement se pose la question de ce qui est montré : sommes nous dans un documentaire ou est ce une mise en scène ? Si la bonne réponse est la deuxième, le trouble subsiste durant les deux premières séquences ou Dwoskin filme deux femmes se mettant à nu. Progressivement le réalisateur se concentre sur leur visage, leurs yeux. C’est à ce moment que survient le malaise : alors que nous regardions le spectacle comme une attraction amusante et distrayante, les plans sur les yeux viennent nous mettre face à la réalité de le strip-teaseuse. C’est elle que nous voyons, cette femme et sa réalité et non plus son rôle ou son boulot. Les mouvements de danses aguichants sont désormais lointains et les regards des strip-teaseuses affichent clairement leur lassitude et le côté mécanique du procédé. Il y a immédiatement une « désérotisation » complète du spectacle. Pourquoi est ce que je regarde ces femmes se mettre à nu ? De quel droit est ce que je participe à ce spectacle ? L’expression « les yeux sont les miroirs de l’âme » n’a jamais été aussi bien illustrée.

Il ne faut pas oublier de noter le complément musical du film. Tout commence par quelques vieux tubes rock en fond sonore, ce qui renforce l’impression de documentaire. Mais c’était sans compter sur le nom que l’on a découvert au générique de début : Gavin Bryars. Oui, l’hypnotique et incontournable compositeur de The Sinking of the Titanic et de Jesus Blood Never Failed Me Yet réalise la bande son du film. Progressivement la musique se fait peu à peu râpeuse, sourde et pesante. C’est l’arrivé de Bryars dont l’univers sonore cyclique et étouffant vient magnifiquement compléter les images.

Plus encore que la question du corps, c’est la question du regard qui sera centrale durant tout le film. Les plans suivant introduisent des spectateurs, regardant « en live » les femmes se déshabiller. C’est l’entrée du regardeur dans le champ. Ceux ci semblent d’abord tout à fait passifs, regardant tranquillement les femmes. Puis se met en place une danse étrange ou des hommes habillés viennent entourer la strip-teaseuse, taper dans leurs mains, se dandiner… La musique devient celle d’un ballet mécanique déréglé. L’atmosphère qui se dégage des images est très étrange, entre poisseuse et malsaine. Un drame se trame. Un homme se saisit d’un microphone et prononce des mots incompréhensibles.

L’excitation semble monter parmi les hommes. Ils se mettent à toucher la strip-teaseuse, à la déshabiller. Lentement, très lentement mais surement. Le regardeur est devenu acteur. La tension est devenue trop forte. Pour ces admirateurs, les femmes ce sont transformées en images et ils ont besoin d’une réalité palpable à toucher et à concrétiser,. Une larme perle sur le visage de la strip-teaseuse. La tragédie n’est plus loin. Les premières caresses et baisemains sont loin. Nous passons à un déshabillage forcé. Le regard lubrique s’est transformé de violentes actions. La musique est devenue folle et écrasante. Les jeux érotiques se transforment en tortures. Ce qui se tramait depuis le début arrive finalement : un viol. Tout est suggéré, nous ne voyons que le visage de la strip-teaseuse. Il n’en faut pas plus pour rendre l’instant bouleversant et c’est probablement l’un des plus affreux que j’ai pu voir au cinéma. Tout est dans le ressenti.

L’interminable avant dernier plan est le plus dramatique. Nous retrouvons le visage de notre strip-teaseuse en pleures face caméra, nous regardant autant que nous l’avons regardé. Le situation est inversé. Sa douleur nous revient et nous abrase. Ce regard caméra est un doigt pointé. Ces quelques hommes violant, ce n’était pas une fiction. C’était nous, c’était la société tout entière. La mécanique du film repose sur ce que peut provoquer un regard, le désir qui peut en naitre, et la passage à l’acte – parfois violent – que cela peut provoquer. Le film est ouvertement féministe. C’est autant l’érotisme lattant du langage publicitaire que l’idéologie de la femme objet qui sont dénoncés. Pour Dwoskin, ces pratiques ne peuvent entrainer que mépris, incompréhension et violence de la part des hommes.

Si ce message me semble évident, je pense que le film pourrait également être lu d’une façon biaisé. Il faut savoir que Dwoskin à été touché durant son enfance par la poliomyélite, ce qui l’obligera à se déplacer en chaise roulante le reste de sa vie. Son cinéma est construit comme un prolongement de son corps, avec une caméra porté peu stable et au plus prés des acteurs. Il serait alors facile de voir Dyn Amo comme le portage sur écran de tout les désirs et les manques que peut engendrer un tel passif (des relations physiques impossible par exemple). Les fantasmes se retrouveraient alors exacerbé à l’écran. C’est une lecture qui me paraitrait bien entendu complètement fausse.

Le dernier plan vient, je le pense, confirmer mes dires. La strip-teaseuse y occupe une position centrale et adopte une position de christ crucifié, tandis que 5 hommes l’entourent, nous regardant en tenant chacun un cierge magique. Une fois ces derniers consumés, les mâles quittent l’image pour laisser la femme seule face à nous. Ecran noir. Retour à la case départ…