
Un écran noir, un espace noir. Des silhouettes, de face ou de profil. Elles s’avancent, circulent. Une petite assemblée semble captivée par cette pénombre. Qu’est ce ? Un mur ? Un trou ? Du vide ? La couleur noire est autant le rien que le tout, l’absence et la présence, la source de toutes les possibilités. Ces plans étranges reviendront tout au long du film. Peu à peu nous comprendrons : ces gens font face à une grotte, à la résurgence d’une rivière. Le jaillissement de l’eau et de la vie depuis les entrailles de la terre. A mon sens, tout le film de Jean-Claude Rousseau tient dans cette métaphore. Le titre de « Vallée Close » n’est bien sur pas anodin. En choisissant de filmer le point de rupture d’une vallée souterraine, l’apparition de l’eau vive au grand air – d’une source en réalité – Rousseau expose sa volonté de renouveau.

Le film s’ouvre par deux phrases me semblant essentielles pour sa compréhension. Tout d’abord Jean-Claude Rousseau dédie le film à sa mère qui, nous apprend on, fut institutrice. S’en suit une citation de Jean Brunhes, auteur du livre de classe Leçon de Géographie – Cours Élémentaire (81 dessins ou cartes) : « Toute leçon de géographie devrait être soit préparée, soit complétée par une étude sur le terrain, par une leçon promenade ».
Le film démarre donc en posant un lien fort avec l’école. Base de notre société policée, l’école en est l’un des organes les plus formateurs. J’utilise le terme « formateur » pour toute son ambivalence : qui éduque et instruit mais aussi qui fait entrer dans un format, dans un moule, qui borne et qui délimite au fer rouge les normes sociales. A mon sens, l’éducation actuelle semble malheureusement plus en phase avec ce deuxième sens. L’accumulation des savoirs sans recul réflexif : Je connais des choses mais je ne sais pas m’en servir. L’étape essentielle de l’éducation scolaire devrait être la formation d’un esprit critique, apte à penser et à réfléchir par lui même, développant chez chacun curiosité et ouverture d’esprit.
Avec La Vallée Close, Jean Claude Rousseau semble proposer un retour à zéro, un nouveau départ. Simplicité du matériel – Super 8 et magnétophone – , refus du scénario et refus du montage – simple juxtaposition de bobines de 2 minutes 30, considéré comme unités de base formant un corps cohérent et autonome – sont les caractéristiques du travail de Jean Claude Rousseau. Ces outils lui permettent d’atteindre une rigueur et une liberté totale, presque primitive. Par ce biais, Rousseau évoque l’éducation dans un sens beaucoup plus large : la connaissance, la découverte et l’émerveillement simple mais au combien cruciale de l’acte d’apprendre. L’observation comme étape primordiale. Structurant son long-métrage selon les chapitres d’un livre de géographie, Rousseau parsème son film de phrases extraites de ce même livre, rappelant des éléments aussi simples qu’essentiels à propos d’une journée, d’une saison ou du cycle de l’eau. Comme des leçons de choses qui seraient ponctuées par l’observation aléatoire du monde. L’écoulement du temps est évidemment essentiel, laissant place à l’esprit et à l’imagination pour faire sa propre route à côté des images projetées.
Parfois, Rousseau fait réapparaitre plusieurs fois les mêmes images, les mêmes phrases ou les mêmes sons, venant ainsi questionner la mémoire du spectateur. Telle une leçon qui nous semblerait familière mais qui nous échapperait toujours un peu. Telle une poésie dont la beauté ne nous est pas encore entièrement révélée. De même, il est rare que sons et images soient synchrones, rappelant le « montage discrépant » de Isidor Isou dans son film Traité de bave et d’éternité (1951) et modifiant l’attention que chacun sera à même de porter sur tel ou tel élément. Chaque enchainement laisse apparaître un nouveau sens, un nouvel ordre de grandeur inattendu, comme une remise en cause permanente de ce qui nous semblait pourtant si familier.

En sus de ce caractère poétique, Jean-Claude Rousseau réussit à faire entrer son film dans une dimension supplémentaire. En effet, il arrive régulièrement que l’on entende en off la voix de Rousseau lors d’une conversation téléphonique, probablement avec sa femme ou une amie. Quand il ne parle pas de la vie quotidienne – courses et horaires de travail – celui-ci évoque le film qu’il est entrain de monter ou des scènes qu’il vient de tourner. On retrouve alors l’idée de transmission – par le biais du téléphone – mais également d’apprentissage et de construction : de quelle façon vais-je réussir à faire avancer la construction de mon film et avec quels effets ? Les images tremblantes, le son parfois grenouillant, les amorces de bobines viennent contribuer à cette impression de précarité et de fragilité, autant de la construction en cours que du monde capté. L’impression de voir naitre sous ses yeux une œuvre, de voir se concrétiser le désir d’images du réalisateur en devient d’autant plus fort.
Avec La Vallée Close, Jean-Claude Rousseau propose un film incroyable, réussissant à mélanger d’une façon singulière une croyance profonde au réel et à l’imagination, à l’image et au savoir, à la nature et à l’émerveillement. Une réussite suffisamment convaincante pour accorder à ce film les 2h20 d’attention qu’il mérite.




En effet, son ambiance bar de plage agrémentée d’une déco joliment surannée (tendance grand-mère branchée), fait de cet endroit une parenthèse incontournable du festival.
Retour dans la salle où Deer Tick entame son dernier morceau après une nouvelle remarque empreinte de modestie de notre ami amateur de Stella (« I think we got time for one more… and if we don’t, I don’t care if they cut the power out on us ! »). C’est certain, le groupe est bien plus à son avantage quand il part dans des sphères plus sombres et psychées comme ici. Deer Tick finirait-il sur une bonne note ? C’était sans compter sur la tentative aussi absurde qu’hilarante de McCaulley de mettre feu à sa guitare avec comme seul combustible la feuille de papier machine qui lui sert de setlist, celle-là même qu’il déposera fièrement sur le rebord de la scène comme preuve de son forfait (la setlist, j’entend). Qui a dit qu’il n’y avait pas de fumée sans feu ? Next.
Car les hard-rockeurs chevelus de Black Mountain ne donnent pas dans la légèreté mais plutôt dans la démarche poids-lourd, taille XXL. Ca sent un peu le renfermé, ambiance motos, flammes et tatouages sur biscoto – quelqu’un osera même brandir un briquet (peut-être était-ce le chanteur de Deer Tick qui n’avait finalement pas renoncé à sa folie pyromane?). Malgré cela, la salle semblait rassembler un bon nombre de fans friands de riffs gras, ce qui m’amène à penser que le groupe n’est probablement pas si mauvais dans son genre. Pour ma part, je passe mon chemin et préfère m’orienter vers les installations de la farfelue Symphonie Electro-Ménagère.



