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septembre 2010

La Vallée Close – Jean-Claude Rousseau

Un écran noir, un espace noir. Des silhouettes, de face ou de profil. Elles s’avancent, circulent. Une petite assemblée semble captivée par cette pénombre. Qu’est ce ? Un mur ? Un trou ? Du vide ? La couleur noire est autant le rien que le tout, l’absence et la présence, la source de toutes les possibilités. Ces plans étranges reviendront tout au long du film. Peu à peu nous comprendrons : ces gens font face à une grotte, à la résurgence d’une rivière. Le jaillissement de l’eau et de la vie depuis les entrailles de la terre. A mon sens, tout le film de Jean-Claude Rousseau tient dans cette métaphore. Le titre de « Vallée Close » n’est bien sur pas anodin. En choisissant de filmer le point de rupture d’une vallée souterraine, l’apparition de l’eau vive au grand air – d’une source en réalité – Rousseau expose sa volonté de renouveau.

Le film s’ouvre par deux phrases me semblant essentielles pour sa compréhension. Tout d’abord Jean-Claude Rousseau dédie le film à sa mère qui, nous apprend on, fut institutrice. S’en suit une citation de Jean Brunhes, auteur du livre de classe Leçon de Géographie – Cours Élémentaire (81 dessins ou cartes) : « Toute leçon de géographie devrait être soit préparée, soit complétée par une étude sur le terrain, par une leçon promenade ».

Le film démarre donc en posant un lien fort avec l’école. Base de notre société policée, l’école en est l’un des organes les plus formateurs. J’utilise le terme « formateur » pour toute son ambivalence : qui éduque et instruit mais aussi qui fait entrer dans un format, dans un moule, qui borne et qui délimite au fer rouge les normes sociales. A mon sens, l’éducation actuelle semble malheureusement plus en phase avec ce deuxième sens. L’accumulation des savoirs sans recul réflexif : Je connais des choses mais je ne sais pas m’en servir. L’étape essentielle de l’éducation scolaire devrait être la formation d’un esprit critique, apte à penser et à réfléchir par lui même, développant chez chacun curiosité et ouverture d’esprit.


Avec La Vallée Close, Jean Claude Rousseau semble proposer un retour à zéro, un nouveau départ. Simplicité du matériel – Super 8 et magnétophone – , refus du scénario et refus du montage – simple juxtaposition de bobines de 2 minutes 30, considéré comme unités de base formant un corps cohérent et autonome – sont les caractéristiques du travail de Jean Claude Rousseau. Ces outils lui permettent d’atteindre une rigueur et une liberté totale, presque primitive. Par ce biais, Rousseau évoque l’éducation dans un sens beaucoup plus large : la connaissance, la découverte et l’émerveillement simple mais au combien cruciale de l’acte d’apprendre. L’observation comme étape primordiale. Structurant son long-métrage selon les chapitres d’un livre de géographie, Rousseau parsème son film de phrases extraites de ce même livre, rappelant des éléments aussi simples qu’essentiels à propos d’une journée, d’une saison ou du cycle de l’eau. Comme des leçons de choses qui seraient ponctuées par l’observation aléatoire du monde. L’écoulement du temps est évidemment essentiel, laissant place à l’esprit et à l’imagination pour faire sa propre route à côté des images projetées.

Parfois, Rousseau fait réapparaitre plusieurs fois les mêmes images, les mêmes phrases ou les mêmes sons, venant ainsi questionner la mémoire du spectateur. Telle une leçon qui nous semblerait familière mais qui nous échapperait toujours un peu. Telle une poésie dont la beauté ne nous est pas encore entièrement révélée. De même, il est rare que sons et images soient synchrones, rappelant le « montage discrépant » de Isidor Isou dans son film Traité de bave et d’éternité (1951) et modifiant l’attention que chacun sera à même de porter sur tel ou tel élément. Chaque enchainement laisse apparaître un nouveau sens, un nouvel ordre de grandeur inattendu, comme une remise en cause permanente de ce qui nous semblait pourtant si familier.

En sus de ce caractère poétique, Jean-Claude Rousseau réussit à faire entrer son film dans une dimension supplémentaire. En effet, il arrive régulièrement que l’on entende en off la voix de Rousseau lors d’une conversation téléphonique, probablement avec sa femme ou une amie. Quand il ne parle pas de la vie quotidienne – courses et horaires de travail – celui-ci évoque le film qu’il est entrain de monter ou des scènes qu’il vient de tourner. On retrouve alors l’idée de transmission – par le biais du téléphone – mais également d’apprentissage et de construction : de quelle façon vais-je réussir à faire avancer la construction de mon film et avec quels effets ? Les images tremblantes, le son parfois grenouillant, les amorces de bobines viennent contribuer à cette impression de précarité et de fragilité, autant de la construction en cours que du monde capté. L’impression de voir naitre sous ses yeux une œuvre, de voir se concrétiser le désir d’images du réalisateur en devient d’autant plus fort.

Avec La Vallée Close, Jean-Claude Rousseau propose un film incroyable, réussissant à mélanger d’une façon singulière une croyance profonde au réel et à l’imagination, à l’image et au savoir, à la nature et à l’émerveillement. Une réussite suffisamment convaincante pour accorder à ce film les 2h20 d’attention qu’il mérite.


FESTIVAL RADAR #6 @ Le Grand Mix – 9.09.10

Cela fait maintenant cinq ans que le Grand Mix, salle de concert tourquennoise bien connue des amateurs du coin pour sa programmation pointue, a lancé la première édition de son festival RADAR qui se déroule désormais chaque seconde semaine de septembre dans une ambiance conviviale, sorte de rentrée des classes musicale sur trois jours. Cette première soirée RADAR a donc été l’occasion de débuter la saison 2010 sous de bons auspices en découvrant l’americana allumé de Deer Tick, la pop krautesque de Here We Go Magic, le rock bûcheron de Black Mountain et l’électro organique de Caribou.

Alors que la salle se remplit tranquillement, c’est Deer Tick qui se lance sur scène en premier, avec le relatif désavantage d’avoir à sa tête un chanteur dans un état d’ivresse avancé qui, selon mes vagues estimations, a bien dû s’enfiler deux douzaines de Stella en coulisse (« I can drink those very fast », nous informera-t-il). Soit, le set de Deer Tick n’est pas catastrophique (pour l’instant), néanmoins leur rock plutôt sage aux accents country n’a rien de particulièrement excitant et tenter de déchiffrer les marmonnements décousus de John McCaulley III entre deux morceaux devient un exercice pénible ; ni une ni deux, je m’éclipse pour aller voir ce qu’il se passe dans la cour du Grand Mix, ouverte spécialement pour l’occasion.

En effet, son ambiance bar de plage agrémentée d’une déco joliment surannée (tendance grand-mère branchée), fait de cet endroit une parenthèse incontournable du festival.

A l’occasion de cette sixième édition, en plus des deux bars et de leurs fauteuils molletonnés, on peut également apercevoir derrière des rideaux rouges les curieuses machines à faire du bruit de la Symphonie Électro-Ménagère, ensemble lillois que les organisateurs ont convié durant les trois jours de l’évènement à venir ponctuer les concerts de ses expérimentations concrètes, dont je reparlerai plus bas. Un endroit idéal, donc, pour siroter un vin blanc ou encore mieux, une rince-cochon en attendant que le concert suivant démarre.

Retour dans la salle où Deer Tick entame son dernier morceau après une nouvelle remarque empreinte de modestie de notre ami amateur de Stella (« I think we got time for one more… and if we don’t, I don’t care if they cut the power out on us ! »). C’est certain, le groupe est bien plus à son avantage quand il part dans des sphères plus sombres et psychées comme ici. Deer Tick finirait-il sur une bonne note ? C’était sans compter sur la tentative aussi absurde qu’hilarante de McCaulley de mettre feu à sa guitare avec comme seul combustible la feuille de papier machine qui lui sert de setlist, celle-là même qu’il déposera fièrement sur le rebord de la scène comme preuve de son forfait (la setlist, j’entend). Qui a dit qu’il n’y avait pas de fumée sans feu ? Next.

Beaucoup a changé pour Here We Go Magic en seulement un an ; d’un premier album éponyme enregistré seul chez lui, le projet solo du newyorkais Luke Temple s’est étendu à d’autres musiciens, ce qui a eu comme conséquence de voir le son du groupe s’étoffer considérablement. Attifé d’un chapeau noir à larges bords, Temple (qui n’est pas le cousin mexicain de Bonnie Prince Billy, malgré la ressemblance) et son groupe enchainent les compositions pop psyché du meilleur cru, dans un enthousiasme communicatif qui emballe. Ainsi, les perles lo-fi du premier album telles Only Pieces, Tunnelvision ou encore le tubissime Fangela prennent une toute autre dimension en live, et permettent par la même occasion au groupe de démontrer à nouveau s’il le fallait sa maitrise des arrangements. Trop court !

Puis c’est au tour de Black Mountain, formation de rock pur et dur qui nous vient tout droit de Vancouver, de titiller nos oreilles. Enfin, titiller est un doux euphémisme – martyriser serait plus approprié. Pour être honnête, les quelques tentatives que j’avais entreprises auparavant pour découvrir leur musique avaient déjà tourné court, et ce concert était donc une bonne occasion de me faire un avis définitif sur ce groupe dont le succès m’échappe.

Car les hard-rockeurs chevelus de Black Mountain ne donnent pas dans la légèreté mais plutôt dans la démarche poids-lourd, taille XXL. Ca sent un peu le renfermé, ambiance motos, flammes et tatouages sur biscoto – quelqu’un osera même brandir un briquet (peut-être était-ce le chanteur de Deer Tick qui n’avait finalement pas renoncé à sa folie pyromane?). Malgré cela, la salle semblait rassembler un bon nombre de fans friands de riffs gras, ce qui m’amène à penser que le groupe n’est probablement pas si mauvais dans son genre. Pour ma part, je passe mon chemin et préfère m’orienter vers les installations de la farfelue Symphonie Electro-Ménagère.

Dans une cacophonie ambiante, on découvre avec une curiosité de gamin les machines interactives de ce collectif lillois qui bidouille et amplifie les sons du quotidien; ainsi, le téléphone devient un sampler, la console de jeu une partition, le placard une batterie, la machine à laver un souffle drone… Bref, de quoi s’amuser un moment.

Le moment est précisément venu pour Caribou, juste tête d’affiche, de clôturer la soirée par un set qui transformera la jauge du Grand Mix en dancefloor. Car l’inclassable Dan Snaith a la bougeotte, et ce depuis longtemps; après des escapades néo-psychédéliques et folktronica, c’est avec la sortie d’un album résolument électro (Swim) qu’il a abordé l’année.

C’est d’un seul bloc – positionnés l’un en face de l’autre, comme pour rappeler au public qu’il n’était pas venu voir un concert comme les autres – que Snaith et ses trois musiciens se lancent dans l’interprétation d’Odessa, chanson hantée qui pourrait bien sortir tout droit d’un giallo de Dario Argento cuvée 2010. Les morceaux s’enchainent dans une certaine logique d’intensité, jusqu’à la monté en puissance du très house Sun, dont l’incarnation live restera j’imagine pour beaucoup le meilleur moment de la soirée.

Ce première série de concerts donnés dans le cadre du festival RADAR 2010 fut donc une expérience très positive, d’autant plus que les moments forts ont fait plus que compenser les déceptions. Le festival s’arrête pour moi, mais pour tous les autres il continue encore ce soir (vendredi 10) et demain (samedi 11) avec entre autres à l’affiche Nurses, Damien Jurado, PVT, Archie Bronson Outfit… et bien sûr la Symphonie Electro-Ménagère.

Ci-dessous, quelques photos supplémentaires de la soirée:

Chefs-d’œuvre ? @ Centre Pompidou [Metz]

Chefs-d’œuvre ? est l’exposition du moment dont tout le monde parle et qu’il faut avoir vu. Nous nous sommes donc rendu, nous aussi et déjà à trois reprises, au nouveau Centre Pompidou-Metz. Mais pourquoi y être allés plusieurs fois ? Tout simplement parce qu’il y a énormément d’œuvres – pas loin de 800 pièces – et beaucoup trop de visiteurs par rapport à l’espace disponible.

Tout d’abord, il faut savoir être patient. Lors de notre première visite, nous entrâmes très rapidement dans l’enceinte du musée. Malheureusement, nous n’avons pas été aussi chanceux la deuxième fois. Trente minutes après l’heure d’ouverture les hommes de la sécurité nous prédisent déjà, l’air las, trois heures d’attentes. Les dents grincent. Bon nombre de personnes se plaignent et s’étonnent d’une ouverture aussi tardive : seulement 11h en semaine. Pourquoi la plage horaire n’est elle pas plus étendue ? Ce problème – qui se résoudra probablement prochainement – et sans aucun doute lié au succès mirobolant et inattendu du Centre Pompidou Metz : déjà plus de 300 000 visiteurs depuis l’ouverture du musée en mai dernier alors qu’une telle foule était attendue sur une période de plus d’un an.

Une fois à l’intérieur, l’exposition se divise en quatre chapitres : Chefs-d’œuvre dans l’histoire, Histoires de chefs-d’œuvre, Rêves de chefs-d’œuvre et Chefs-d’œuvre à l’infini, répartit sur quatre niveaux qui fermeront progressivement entre octobre 2010 et août 2011.

Au rez-de-chaussé, vous suivrez – dans 17 salles assez étroites – un parcours chronologique allant du Moyen-Age, avec des manuscrits enluminés, jusqu’à nos jours ou plus exactement aux années 60 avec les trois superbes Bleu de Joan Miró. Ce survol express de l’histoire de l’Art, dont le fil conducteur est la notion de chefs-d’œuvre à travers les âges, vous projette, à chaque pas,  dans un nouveau mouvement aussi vite expédié qu’il n’était arrivé. Une sorte d’Histoire de l’Art pour les nuls, les vrais œuvres en plus, les textes en moins. Notons néanmoins l’appréciable touche de fantaisie : un miroir installé au plafond permet de voir l’espace de l’exposition inversé et vient nous confirmer que nous ne sommes que simples particules traversant la galaxie muséale.

Un petit escalator étroit  plus tard, nous accédons à la Galerie 1. Comme pour les étages suivant, la thématique semble s’obscurcir pour ne pas dire se diffuser au point de disparaitre au détour d’une pièce. Pis encore, le sens de marche parait particulièrement confus : le premier étage pensé d’après le site internet comme un ensemble de ricochet visuels rend la circulation du public particulièrement hasardeuse tandis que le deuxième étage plonge la foule dans un corridor sombre sous prétexte de thématique onirique. A ce niveau, le mélange entre une collection de chaise design,  « une histoire des lieux d’exposition d’art moderne et contemporain construits en France depuis 1937  » (1) et des œuvres aussi diverses qu’une anthropométrie de Yves Klein ou une superposition de Bertrand Lavier finissent de décontenancer. Tout en haut, dans la Galerie 3, les œuvres de renommés continuent d’abonder mais l’attraction première devient rapidement la vue sur la cathédrale de Metz. Beaucoup en oublierai presque le reste. Ce syndrome n’est pas sans rappeler celui que connait le centre Pompidou Paris dés que pointe la nuit.

Globalement, il faut bien l’avouer, l’exposition d’ouverture du Centre Pompidou-Metz est une déception. Nous sommes surpris par la configuration de l’espace linéaire et étriqué, alors que nous nous attendions à découvrir de grandes salles spacieuses et lumineuses à l’image de Beaubourg Paris. Ce sentiment d’étouffement nous suivra malheureusement tout au long de la visite. Le bâtiment superbe de l’extérieur apparait, d’après les dire de divers architectes, comme une monstrueuse perte de place. L’agencement intérieur ne nous poussera malheureusement pas à les démentir. Trop de petites pièces, de cloisons et d’espaces tarabiscotés qui empêchent le spectateur de voir et de contempler les chefs-d’œuvre à leur juste valeur.

Ce manque de volume se fait d’autant plus sentir qu’il y a trop d’œuvres, beaucoup trop. A gauche, à droite, en haut et en bas. Aucun repos n’est permis. Généralement, aucun recul non plus n’est autorisé et chacun se retrouve le nez collé sur les toiles. Une consommation forcée à grande vitesse. Nous aurions préféré voir moins d’œuvres mais les voir mieux. Il y a tellement de pièces exposées que l’on ne sait plus ou donner de la tête et l’exposition finit par ressembler à un Louvre de l’Art Moderne et Contemporain. On ne respire pas et les œuvres non plus. Je découvre un  magnifique Picasso que j’oublie quelques secondes plus tard en rencontrant un Kupka puis un Miro et un Bruce Nauman – et encore, je n’ai jeté qu’un coup œil distrait aux œuvres de Brassaï ou de Brancusi.  Le mélange indigeste finit par ressembler à un pot pourri artistique. Les intentions sont au moins clair : en mettre plein la vue. Et surtout que l’on ne vienne pas dire qu’il y a que les œuvres bis dans cette antenne régionale d’un genre nouveau…

Ces quelques paragraphes sévères ne doivent néanmoins pas vous empêcher de vous rendre au centre Pompidou Metz, bien au contraire. Car il faut l’avouer voir certaines pièces de ses propres yeux est un réel plaisir ; des œuvres longtemps admirées sur papier glacé, s’avérant plus bouleversantes en vrai. Qui aurait pu rêver admirer une toile de Malevitch ou marcher sur un Carl André il y a encore quelques années à Metz ?

Ce démarrage en trombe du Centre Pompidou-Metz s’avère fort plaisant. Ce ramdam artistique ne peut qu’être favorable à la ville de Metz et à ses habitants. D’autant plus que les prix très attractifs – gratuit pour les moins de 26 ans et sept euros pour les adultes – permet au plus grands nombres de profiter de cette espace culturel. Nous attendons avec impatience la prochaine exposition, en espérant que les espaces et les thématiques soient mieux gérés.

L’exposition Chefs-d’œuvre ? est présentée jusqu’au 25.10.10 dans sa totalité. La Grande Nef et les Galeries 1, 2 et 3 fermeront ensuite progressivement : la Grande Nef, le 25 octobre 2010 ; la Galerie 3, le 17 janvier 2011 ;  la Galerie 1, le 9 mai 2011 et la Galerie 2, le 29 août 2011.
(1) Extrait de l’article : Rêves de chefs-d’œuvre visible sur www.centrepompidou-metz.fr