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décembre 2011

James Benning – Cinquième Partie

Suite et fin de notre fil rouge de 2011 avec notre dernier article consacré à l’incontournable réalisateur expérimental américain James Benning.

En espérant qu’ils vous aient donné envie de découvrir son magnifique cinéma. C’est tout le mal que nous vous souhaitons pour 2012…

RR



RR est composé de 43 plans où passent des trains. James Benning joue sur plusieurs variables : la vitesse du train, le nombre de wagons, leurs couleurs, leur hauteur, la distance de la caméra à la voie ferrée, le bruit que produit le train en entrant dans le champ, son parcours dans l’espace (est-ce qu’il vient vers nous, est-ce qu’il s’éloigne, est-ce qu’il traverse ?…). Ces variables se multiplient, et ces 43 trainspottings sont une petite partie éloquente de l’infinité des points de vue possibles.

On peut voir le film comme un hommage au cinéma, bien sûr. C’est ainsi qu’il a commencé, à La Ciotat avec les frères Lumière. Et ce commencement se démultiplie. Longue vie d’un art dont on ne peut faire le tour.

En prenant le train comme sujet, Benning cartographie le paysage américain : champs, lacs, rivières, déserts, montagnes, zones industrielles, bourgades… Le train agit comme le révélateur de cet espace, en sciant d’une ligne claire une étendue polymorphe. Le train est comme un sablier : c’est lui, c’est le temps qu’il met à sortir du plan, qui détermine le temps de l’observation de cet espace. Après son passage, la vision se referme. Et pourtant, son entrée dans le champ souvent couvre, cache une partie de l’espace. Le son qu’il fait, également, prend le pas sur le son commun du lieu choisi. Mais c’est bien parce qu’il est modifié que le paysage nous interpelle. Parfois, après le passage d’un train, une illusion d’optique se crée : le paysage semble bouger, vibrer, tourner.

De cette succession de points de vue fixes figurant les mouvements des trains, naît l’impression d’un voyage. Mais un voyage qui ne serait pas une simple ligne sur une carte : un voyage étoilé, multidirectionnel, fait d’arrêts ouvrant vers des ailleurs. Le train est une abstraction. Il contient, à sa façon géométrique, les besoins des populations dispersées. Ce qu’il contient, nous ne le savons pas : nous voyons simplement des blocs de couleurs serpenter à travers les paysages américains. On a, voyant tous ces trains passer, l’impression d’une charge, d’un surcroît de matière.

Et puis le dernier train s’arrête dans le champ, entouré d’éoliennes et de pneus à l’abandon. Le bruit du vent dans les éoliennes recouvre celui du train. Ce dernier plan est comme le cimetière d’une civilisation. Benning marque la fin d’une ère.

Ruhr

Sur la première partie :

Ce sont six plans fixes d’une dizaine de minutes chacun. Un tunnel, une usine, des arbres, une mosquée, un mur, une rue : on dirait une charade. Ce sont comme des extraits, des plans privés du monde, valant pour eux-mêmes, mais fonctionnant entre eux de manière à révéler le monde. Six points de vue où s’ancre le regard.

Benning filme l’irruption. Dans le tunnel, une voiture ; dans les arbres, un avion, qui nous laisse envisager la présence proche d’un aéroport. L’univers sonore est alors envahi. Mais le cinéaste s’intéresse aussi à la manière dont le son disparaît – ou se transforme : ainsi, on voit l’avion se propager sous forme de mouvement dans les feuilles des arbres, alors que l’image et le son de l’avion ont disparu.

Il y a autant d’intensité dans ces passages soudains que dans la fixité et la permanence du plan – comme en musique, un scherzo caché dans une symphonie : l’irruption est le secret du plan, l’attente est la quête de ce

secret, et le temps qui suit l’irruption est la joie de sa découverte. On situe l’étonnement, à la fois dans le lieu et dans le temps. De cette intensité dépend la vastitude du monde que nous considérons.

On pourrait distinguer deux types de plans : ceux qui, comme celui des arbres, jouent de ces irruptions (le tunnel et la rue sont de ceux-là) ; et les autres (l’usine, la mosquée, le mur), jouant de la répétition. Ainsi, dans le plan de la mosquée, on perçoit une chose très forte : James Benning filme la danse de ce qui est immobile.

La fixité a pour effet de concentrer le regard sur ce qui s’anime en un lieu précis. Le paysage (ou le lieu) est ce qui retient l’homme. Benning adopte le point de vue du paysage, pas celui de l’homme (ou celui de la machine, son alibi). Il décentre le regard. Nous regardons l’homme comme si nous étions le paysage. On sort de la salle de cinéma avec cette sensation d’être regardé par le monde, contenu, enveloppé. Le temps a quelque chose d’infini – s’agit-il de rendre à l’homme sa part divine ?

Sur la deuxième partie :

Il s’agit d’un seul plan d’une heure, sur une cheminée d’usine à la tombée de la nuit. Le plan conjugue les deux types que j’évoquais plus haut : à la fois l’irruption (de grands volumes de fumée s’échappent de la cheminée après qu’aient retenti des sirènes) et l’immobilité dansée (la nuit tombe, et, tandis qu’elle tombe, la cheminée imperceptiblement devient noire, s’affranchissant des détails que le jour nous laissait percevoir : ce qui est mis à l’épreuve ici, c’est notre mémoire du jour – notre mémoire du visible, et l’attention qu’on porte aux infimes disparitions).

Textes rédigés par Antoine Mouton

Ainsi Soit Il, Collection Antoine de Galbert – Musée des Beaux-Arts de Lyon

Si les Pocket-Welters prennent évidemment tout leur temps pour examiner et admirer les expositions qu’ils traversent, nous pouvons avouer sans peine que la Biennale d’Art Contemporain de Lyon dont nous vous parlions tout récemment nous a parue trop vite expédié… Que faire alors pour rentabiliser à bon escient notre voyage jusqu’à la capitale des gaules ? Un détour dans les galeries de la rue Burdeau pour commencer. Puis pourquoi pas une pointe jusqu’à Saint-Étienne pour découvrir, avant la rétrospective que proposera le Centre Pompidou Paris en 2012, une des dernières installations in-situ de Bertrand Lavier au Musée d’Art Moderne de la ville.

Oui. Mais surtout, surtout… s’arrêter au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Si le lieu propose toujours avec sa collection permanente un des plus beaux accrochages de France, il lui arrive également d’ouvrir ses salles à l’art contemporain. C’est actuellement le cas avec l’exposition « Ainsi Soit-Il » qui propose un accrochage reprenant une partie des collections d’Antoine de Galbert, collectionneur et fondateur de La Maison Rouge à Paris.

Le risque des expositions de « collectionneur » n’est pas mince, pouvant aller de la simple énumération des plus belles pièces acquises jusqu’à la célébration de la personnalité et du goût du collectionneur lui même. La tentation la plus courante étant également une tentative de « portrait-chinois » arty, liant plus ou moins subtilement les œuvres acquises à la personnalité de l’acquéreur. Si ici les intérêts d’Antoine de Galbert se dégagent avec une évidence certaine, l’accrochage propose une lecture dépassant la fascination des thèmes de vie, mort et religion.

« Ainsi soit-il », donc.

Ce sont sous les hospices de cette sentence conclusive mais pleine d’espoir que s’ouvre l’exposition. Une fin, pour un début.

Le mysticisme religieux est d’emblée contourné pour venir placer l’homme au centre des préoccupations. Dès l’entrée le visiteur doit ainsi faire  face à deux éléments le rappelant à sa propre condition : tout d’abord son image se reflétant sur un miroir signé par Ben puis son inconscience mécanique, singé par une installation de Boltanski dans laquelle une ampoule vient crépiter faiblement au rythme des battements du cœur humain. Comme mis en porte-à-faux dans le couloir menant à la suite de l’exposition, se retrouvent exposés une série d’œuvre directement liées au folklore religieux, juxtaposant les prophétiques néons de Claude Lévêque « Vous Allez Tous Mourir » à des crucifix et autres reliques d’art primitif. De ce face à face dérisoire semble se dégager une question aussi préoccupante que contemporaine : que se passerait-il dans un monde sans religion ?

Et au rouge de jaillir, au sang de se faire sentir. D’un Bloodscape d’Andrès Serrano jusqu’à une toile de l’actionniste viennois Hermann Nitsch, le jaillissement de notre fluide vital n’est jamais loin du trépas. Tandis que Sophie Calle déblatère seule dans le vide de son confessionnal, la folie guette. Qui va tracer notre chemin ? Que va t’il se passer sans guide pour notre condition ? Sommes nous condamnés à répéter sans cesse les mêmes actions absurdes ? Des constructions hybrides mi-plastiques mi-organiques apparaissent, des peaux d’oranges flétries s’accumulent… Qui contrôle et que reste il à contrôler ? Que reste t’il même à représenter ? Faut il comme Lucio Fontana tenter d’assassiner les toiles ?

Sommes nous perdus ? A ce sujet les curateurs ont eu la judicieuse idée de ne pas apposer de cartel à proximité des œuvres, seulement soulignées par un numéro renvoyant au catalogue de l’exposition. Tel le jeu enfantin des « Points à relier », c’est à chacun de tracer ses lignes entre les œuvres pour y découvrir l’image qu’il veut bien voir dans l’accrochage. Ou comment la puissance plastique des œuvres peut réussir à dépasser l’argument d’autorité se dégageant souvent de certains noms trop connus…  L’autre bonne idée de l’exposition est d’avoir mélangé l’art contemporain à des œuvres extraites de la collection permanente du musée, donnant à l’ensemble une interessante perspective historique.

Perdu, nous ne le sommes pas. Mais attention, sous le regard vague d’un portait de Klaus Kinski, la monstruosité des corps livrés à eux même semble gagner du terrain. La mort apparait même directement dans des photos de cimetière et dans une vidéo à l’ambiance purgatoriale. Cul de sac, nous faisons fausse route. Ouf. Butant sur un mur nous sommes obligés de faire demi-tour devant ces  funestes oeuvres. Juste à temps pour voir exploser la force des peintures abstraites et de l’esprit humain débridé. Enfin arrive la dernière salle. Une lueur rouge baigne sur un mur au loin. Le sang serait il de retour ? Oui… mais canalisé, maitrisé et dominé par les néons de François Morellet, tout bons à irradier les environs de leur puissance illuminatrice. C’est un retour à l’esprit humain qui doit savoir préférer l’apprentissage à tirer de la contemplation des phénomènes naturels captés par David Claerbout aux plaisirs fictifs du plateau de tournage sur fond vert dévasté de Clemens von Wedemer. Un retour de l’esprit humain rationnel capable d’avancer avec clairvoyance et de mener à bien des projets aussi stable qu’aventureux où l’Homme doit avoir la digne place qu’il mérite .Bref, nous sommes nos seuls sauveurs.

Qu’il en soit ainsi.

Ainsi soit-il, Collection Antoine de Galbert (Extraits) – Musée des Beaux Arts de Lyon, jusqu’au 2 janvier 2012